dimanche 5 avril 2020

Interview : Enter Shikari

Alors que Nothing Is True and Everything is Possible, le sixième album d’Enter Shikari sort le 17 avril, le groupe devait être présent à Paris le 16 mars dernier pour une journée promo. Pandémie mondiale oblige, les Anglais sont restés chez eux. Alternativ News a toutefois pu s’entretenir par téléphone avec Rob Rolfe, le batteur de la formation. Entretien à lire dans la suite.


Alternativ News : Merci d’être avec nous. Es-tu toujours en Angleterre ?

Rob Rolfe : Pas de soucis. Comme tu le sais on aurait dû être à Paris, mais je suis à la maison en ce moment.

C’est mieux, ça devient difficile ces jours-ci avec le virus.

Ouais, c’est quelque chose d’inédit, qu’on n’a jamais vu avant. Il y a bien eu la maladie de la vache folle il y a quelques années, mais je n’ai jamais rien vu d’aussi dramatique que ça.

Le gouvernement français vient d’interdire les rassemblements de plus de 100 personnes. Vous aviez annoncé il y a quelques temps une tournée en Europe, dont une date à Paris dans un mois tout pile. Vous n’avez pas peur pour vous et votre santé ? J’imagine que cette tournée va devoir être annulée.

On va faire un communiqué du groupe et du management aujourd’hui. Ça craint, mais évidemment on doit le faire. Si les autorités nous disent de le faire c’est qu’il y a une raison valable et ce virus en est une. On aurait préféré faire cette tournée, car pour nous ça représentait aussi des rentrées d’argent. Là on met plusieurs équipes au chômage de ce fait. Mais la santé est ce qui compte le plus. Donc comme je te le disais, on va faire un communiqué indiquant que la tournée va être décalée mais on défendra quoi qu’il arrive ce nouvel album (ndlr : le groupe vient d’annoncer une nouvelle tournée à l’automne 2020, pas de date en France de confirmée à ce jour).

Assez parlé de cette merde, parlons un peu musique. Nothing Is True And Everything Is Possible, votre sixième album va sortir le 17 april, 13 ans après le premier. Qu’est-ce que ça fait d’être sur scène depuis si longtemps ?


C’est incroyable et super gratifiant ! On se rend compte aussi à quel point on a évolué. Il y a toujours cette énergie, cette excitation… Il y a toujours une excitation nerveuse, comme un enfant tu vois ? Mais maintenant on a le sentiment que l’on s’est vraiment trouvés. Nos fans, pour la plupart, nous suivent depuis le premier album, mais avec chaque sortie d’album nous en obtenons d’autres, et c’est extrêmement important pour nous. Ça montre que l’on est toujours d’actualité, que l’on fait quelque chose de nouveau et d’important. Ça nous remplit de joie de savoir que ce que l’on fait plait aux gens et à un impact sur eux. Qu’ils viennent à nos concerts, achètent notre musique… Qu’ils croient en nous en tant que groupe. C’est incroyable !



Parlons un peu plus de l’album. A travers les paroles, on se rend compte que c’est très inspiré d’évènements actuels (comme souvent) en particulier d’évènements politiques au Royaume-Uni. Enter Shikari a toujours été un groupe engagé. Est-ce que le climat que vous vivez actuellement est propice, représente un moment opportun pour faire entendre votre voix ?

Rou écrit les paroles, donc je ne peux pas vraiment parler pour lui, mais il serait impossible de ne pas être inspiré en termes de paroles par le climat politique dans lequel nous sommes actuellement et les changements sociaux qui se font tous les jours autour de nous. On a le sentiment que chaque album que l’on fait est une sorte de pic, qu’il n’y a pas grand-chose d’autre qui pourrait être dit. Mais le monde change tellement, en particulier ces deux dernières années, qu’il y a tant de nouvelles informations et de nouvelles choses dont on doit faire avec. C’est aussi une interprétation du titre de l’album « Everything Is Possible » (ndlr : tout est possible). On a l’impression que tout est possible, que tout ce qui pourrait se passer se passe : par exemple Donald Trump à la maison blanche, le Royaume-Uni quittant l’Union Européenne, ou encore ce coronavirus qui se répand comme une trainée de poudre. Tout ce qui pourrait se passer se passe, et c’est assez inquiétant. Donc oui c’est le moment pour nous de nous faire entendre, de transmettre notre message, et c’est une deuxième interprétation du titre de notre album « tout est possible « : on peut changer les choses.

Tu disais que Rou a écrit les paroles, mais est-ce que tu pourrais nous expliquer un peu pourquoi vous donnez la voix à tant de monde sur cet album ? En effet, on peut entendre le peuple parler dans des titres comme "{The Dreamer’s Hotel}", "Modern Living" ou "Crossing The Rubicon". Dans des morceaux comme "Marionettes", "The King" ou encore "Elegy For Extinction" c’est plutôt le pouvoir en place qui parle… Dans "The Pressure’s On", on a cru comprendre que vous dialoguez avec quelqu’un qui avait des idées opposées aux vôtres.

On a toujours été engagés sur cette voie. D’être un groupe, de pouvoir s’exprimer comme cela et de savoir que l’on est écoutés, on pense qu’on a une certaine légitimité pour parler au nom des gens et des choses qui ne peuvent s’exprimer d’elles-mêmes. "Elegy for Extinction" est un bon exemple qui montre que les autres ne peuvent s’exprimer de la même façon que nous. On est privilégiés de par notre plateforme, le fait d’être un groupe et que des gens vont nous écouter. De par cela vient une certaine responsabilité, et l’on se dit que l’on doit l’utiliser pour en faire bénéficier tous ceux pour qui on devrait parler : par exemple la communauté LGBTQ, les animaux qui ne peuvent pas parler pour eux ou les classes ouvrières. Je suppose que c’est de cette innocence que Rou tire ses paroles et qui explique pourquoi il se met dans cette position.

Parlons un peu plus de la musique, tu es évidemment plus impliqué dans ce processus. Bien que la touche Enter Shikari soit très présente, vous expérimentez avec de nouveaux genres : un peu de funk sur "The Pressure’s On", de la musique de cirque sur "Waltzing off the Face of the Earth (I. Crescendo)", de la musique carrément royale sur "Elegy For Extinction", jouée avec l’orchestre symphonique de l’Opéra de Prague, même de la musique très électro dance sur "Marionettes (I. The Discovery of Strings)". Pourquoi expérimenter dans toutes ces directions ?

On a toujours expérimenté dans de nombreuses directions différentes. En fait, je pense que cet album est une rétrospective de tous les albums précédents. Chaque album est une progression du précédent. Toujours aller chercher quelque chose de nouveau. C’est énormément de travail. Pour ma part, à la batterie, j’ai enregistré plusieurs fois les morceaux avec des accordages différents, puis j’ai repris sur chaque morceau, chaque coup de grosse caisse, de caisse claire, de cymbale… J’ai modifié les sonorités de chacun des coups pour être sûr d’avoir le son que je voulais. Ça m’a demandé un temps fou, mais au moins j’ai un résultat qui me plaît vraiment. C’est l’album sur lequel je suis le plus fier de mon travail, ce sont les parties de batterie qui me plaisent le plus et j’espère que les gens s’en rendront compte et apprécieront l’effort.


Et qu’est-ce que ça fait de travailler avec un orchestre ?

Malheureusement je n’étais pas là, mais pour les autres, ça a été une expérience incroyable ! Merci d’ailleurs au City of Prague Symphony Opera. Cela faisait un moment que l’on voulait travailler avec un orchestre, et on a eu cette opportunité avec eux. Je suis un peu triste de ne pas avoir pu y aller car c’est vraiment quelque chose hors du commun. Et le résultat final est incroyable.

C’est Rou qui s’est chargé de la production de l’album. Sur vos albums précédents, vous étiez toujours accompagnés, mais là, si je ne dis pas de bêtises, c’est seulement Rou. Pourquoi ?

C’est vrai, on a toujours été accompagnés par des gens formidables qui ont toujours su nous aider à aller sur la bonne direction. Mais pour cet album, on voulait vraiment nous exprimer en tant qu’Enter Shikari et c’est pour ça que Rou a voulu cette fois le faire tout seul. Il avait l’expérience de son travail sur les précédents disques, et il avait une idée très précise de l’identité que l’on voulait donner à celui-ci. Et je pense qu’on a sorti un album plus mature, qui nous représente bien. Rou a aussi travaillé à élaborer l’identité visuelle de l’album, on voulait vraiment que Nothing Is True and Everything is Possible nous représente au mieux. C’est donc pour ça que l’on a travaillé seuls sur cet album.

Tu mentionnais le fait que Rou a travaillé sur l’artwork du disque, peux-tu nous en parler ?

Alors sur la jaquette il y a un buste d’Hippocrate. Hippocrate était un philosophe de la Grèce antique mais aussi, et surtout, un médecin. Il est considéré comme le père de la médecine. Il observait beaucoup le monde et c’est en quelque sorte lui qui a inventé l’examen médical. Il a inspiré de nombreuses personnes, notamment Aristote et il a laissé un énorme héritage jusqu’à aujourd’hui. On ne l’a pas choisi pour qui il était, même si l’inspiration qu’il a engendrée a joué un rôle et que l’on souhaite nous aussi laisser notre trace, mais plutôt pour symboliser l’époque où il vivait, une époque où on s’interrogeait de tout. Puis on a mis en contraste ces bandes de couleurs très flashs pour rappeler le contexte moderne, la télé et les conneries qu’on peut y voir. Je trouve que ça représente bien l’album.

"{The Dreamer’s Hotel}" est le premier single de cet album. Pourquoi ce titre ?

Car le management nous a dit que ce serait la meilleure idée. Notre précédent album The Sparks finissait sur une musique très spatiale, atmosphérique. Je pense qu’ils ne voulaient pas que les fans gardent cette image de nous et proposer quelque chose de plus classique. C’est vrai que "{The Dreamer’s Hotel}" c’est un vrai retour aux sources. C’est un morceau très énergique, comme on a eu l’habitude d’en faire. Je pense donc que c’est pour ça que ce morceau a été choisi.


D’ailleurs, anecdote marrante sur le clip de ce morceau, vous créditez Ariel Benitah au montage et aux effets spéciaux de la vidéo. Tu savais qu’avant il était le monteur vidéo d’Alternativ News 

Sérieux ? (rires) C’est génial ! C’est un type vraiment sympa. On a bossé avec lui et Polygon sur cette vidéo. Ce sont des garos passionnés, qui connaissent le groupe, que le groupe connaît. Ils ont adhéré de suite avec le projet et comme ils nous connaissent bien, ils ont su mettre à l’image ce qu’on voulait. Le clip est super et on est très contents du résultat ! 

Enter Shikari a sorti du contenu qui n’est pas directement lié à la musique ces derniers temps. Je pense notamment au livre Dear Future Historians et au documentaire de votre tournée en Russie Further East. Tu peux nous parler un peu de ces projets ? 

Dear Future Historians c’est le projet de Rou. Il passe énormément de temps à écrire sur le monde qui l’entoure, à y réfléchir. Il y a nos paroles depuis 2006 ainsi que des essais sur la société actuelle, sa vision de celle-ci. Ce livre rentre vraiment dans l’esprit d’Enter Shikari, il y a nos commentaires sur la société, notre vision du monde avec des superbes photos. 
Pour Further East, on voulait mettre en image l’expérience incroyable qu’on a vécu en Russie pour en faire profiter tous nos fans. On a joué dans des endroits que l’on connaissait déjà, mais on a aussi été jouer à Irkoutsk en Sibérie, à 300km de la frontière mongole ou dans des endroits dont je suis incapable de prononcer le nom (rires). On savait qu’on avait des fans en Russie car on y avait déjà joué il y a quelques années mais on n’imaginait pas qu’on en avait autant. C’est bizarre de savoir qu’au fin fond de la Volga des gens t’écoutent et t’apprécient. On n’avait jamais fait quelque chose d’aussi grand. C’est pour ça qu’on a fait ce film, pour rendre hommage à ces gens, à ce pays, et pour que tous nos fans du monde profitent de cette expérience. Tom Pullen, a filmé tous ces moments. J’espère que ça permettra d’effacer un peu cette image négative que traîne la Russie, et que les gens la voient plus comme nous on l’a vécue. 

Pour conclure, un petit mot ? 

On espère que l’album vous plaira. On y a mis du cœur. On espère vous voir à nos concerts, même si ce ne sera pas pour tout de suite. Merci pour tout le soutien que vous nous donnez depuis ces 13 années. Prenez soin de vous, surtout en ce moment, et lavez-vous bien les mains.

Axel G. 

Merci à Elodie Jouault et Charles d’HIM media.





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