mardi 21 mars 2017

Interview : Deaf Havana

Au courant du mois de février, nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec James Veck-Gilodi, chanteur de Deaf Havana, qui était de passage à Paris pour une journée promo. Quelques jours avant leur concert à Paris, retour sur cet entretien ultra-détendu !


Salut James, et félicitations pour ce nouvel album ! All These Countless Nights est sorti fin janvier, et l’accueil a été très enthousiaste de la part des fans comme de la presse et des critiques. Mais avant la sortie, est-ce que tu avais l’impression que cet album-là était plus attendu par les fans que les précédents ?

James Veck-Gilodi : Oui, complètement ! Je pense que le fait qu’on ait quasiment disparu pendant trois ans a forcément joué un rôle. À mon avis, nos fans croyaient que l’on ne sortirait jamais de nouvel album – et à un moment, nous-mêmes pensions que nous ne sortirions jamais plus d’album ! Alors quand ils ont eu l’info, ils se sont montrés particulièrement impatients, plus que les fois précédentes. Cela dit, je pense aussi qu’aucun de nous ne s’attendait à des retours si positifs, si enthousiastes. Il y a sans doute eu des critiques aussi, mais ça ne pèse rien dans la balance par rapport au reste. Je suis tellement heureux !


Beaucoup de gens, fans ou non, commentent souvent la sortie d’un nouvel album d’un groupe en comparant leur son à celui d’autres groupes. Est-ce que c’est arrivé cette fois aussi ?

Je n’en ai pas le souvenir… Sans doute qu’il y en a ! Certains disent que le refrain de Trigger ressemble à Kings of Leon – mais c’est la vérité, ça y ressemble, donc on ne peut pas s’en plaindre !


À quel groupe serais-tu flatté d’être comparé ?

Tous les groupes que j’apprécie ! J’adore Kings Of Leon et ça me fait plaisir qu’on nous compare à eux – j’ignore si cette comparaison était considérée comme une critique ou non, mais moi je les trouve géniaux ! Mais ce qui me flatte encore plus, c’est quand je reçois des compliments concernant mes paroles ; cela dit on va pas se mentir, n’importe quel compliment est bon à prendre !


Y a-t-il un groupe auquel tu détesterais être comparé ?

Je déteste quand les gens comparent Deaf Havana à des groupes très « emo », de la vague 2005, ces groupes post-hardcore auxquels on était peut-être assimilés à l’époque, mais nous ne sommes plus du tout les mêmes aujourd’hui. Pourtant, il y a des gens qui sont restés bloqués et nous comparent toujours à ces groupes… Ce n’est pas très grave, mais ça m’embête un peu on va dire !



Est-ce que le fait d’être passés de BMG à So Recordings a influencé le processus d’écriture ou d’enregistrement de ce dernier album ?

Nous avions déjà écrit le nouvel album au moment de signer le deal, mais cela a changé notre façon d’agir, nos attitudes. So Recordings est un label phénoménal, composé de gens géniaux qui se soucient vraiment de notre musique, et c’est très agréable pour nous. On se retrouve dans une ambiance bien plus joyeuse, chaleureuse…
C’est plutôt au moment d’enregistrer que les choses ont changé, du coup. Des employés du label passaient nous voir en studio, nous demandaient si tout allait bien, ils prenaient vraiment soin de chacun d’entre nous et avaient tous ce côté ultra-positif, qui était très encourageant.
Ce changement de label nous a donc permis de travailler dans des conditions beaucoup plus sereines, ce qui était très agréable !


Vous aviez tout d’abord présenté votre chanson Trigger en 2014, il me semble… À ce moment-là, aviez-vous déjà écrit d’autres morceaux du nouvel album ?

C’était pendant notre tournée européenne en 2014, c’est ça… Mais non, Trigger était la seule chanson qui était prête à cette époque. En fait, nous l’avions bouclée parce que nous comptions rééditer Old Souls et nous voulions placer "Trigger" à la fin, en « chanson bonus ». Mais ça n’est jamais arrivé et cette réédition n’a jamais vu le jour étant donné que nous avions plus ou moins splitté.


Tu as dit que All These Countless Nights était pour toi l’album « le plus honnête » que tu aies jamais écrit. Sachant que c’est à la fois le plus honnête et celui qui a eu la meilleure réception critique, dirais-tu qu’il est toujours important aujourd’hui de rester fidèle à soi-même dans une société où tout le monde semble obsédé par les apparences, le nombre de likes et un tas d’autres choses plutôt superficielles ?

Tout à fait, pour moi personnellement en tout cas, il ne faudrait jamais faire quoi que ce soit juste pour avoir un plus grand nombre de « likes », pour s’attirer des compliments. Et encore plus dans le milieu de la musique ! Les artistes devraient s’en tenir à faire de la musique parce qu’ils aiment ça, par passion, parce que cela aide les gens, ça aide les musiciens. Nous, nous faisons de la musique parce que nous aimons cela, parce que c’est ce qui nous fait vivre – et je ne parle pas de l’aspect financier là. On s’en fout du nombre de vues sur Youtube, de notre position dans les charts ou du nombre de likes sur notre page Facebook. Bien sûr que ça fait plaisir de voir que du monde s’intéresse à notre musique, bien sûr que c’est motivant, mais nous ne continuons pas dans la seule optique de faire grossir notre fanbase.
Je pense qu’il est primordial que les artistes, les groupes, restent fidèles à eux-mêmes et continuent de faire ce qu’ils ont envie de faire, et non pas ce que les gens attendent.


Écrire un album – tout comme écrire un livre ou peindre une toile – est une sorte de thérapie pour les artistes. Est-ce que tu te sens mieux, libéré, une fois que tu as couché tous tes sentiments, tes pensées, sur le papier ?

Tu as trouvé les mots exacts pour décrire ce que je ressens ! Cette « thérapie », c’est exactement pour cela que je fais ça, que j’écris. Je suis constamment en train de taper des paroles, des phrases, des idées sur mon téléphone. Si je traverse une période difficile, ça m’aide à la surmonter. C’est physique en fait, écrire ces paroles sur une feuille ou les taper sur un clavier m’aide à me sentir mieux. Comme si j’évacuais tout ce que j’avais sur le cœur !



Quelles sont les meilleures conditions pour écrire, d’après toi ?

Ça peut paraître un peu déprimant mais j’écris toujours sur des sujets négatifs. Pour une raison que j’ignore, il y a une partie de mon cerveau qui ne semble fonctionner que lors des moments où je ne suis pas heureux. Je ne sais pas si c’est lié, mais je n’ai pas vraiment envie d’entendre les gens crier haut et fort à quel point leur vie est géniale, je veux entendre des choses auxquelles je peux m’identifier, je veux entendre quelqu’un dans son état le plus vulnérable, parce que c’est de mon point de vue là où les choses les plus intéressantes ressortent.
Du coup, je n’écris que quand je me sens démoralisé, peu importe où, que ce soit en tournée ou chez moi, et le résultat est bien meilleur !


Y a-t-il certaines chansons qui sont tellement personnelles ou qui te tiennent tant à cœur que tu as du mal à les chanter en live ?

Mh… Pas vraiment, en fait. C’est clair que ce sont des chansons très fortes, mais si c’est une thérapie d’écrire, c’en est aussi une de les chanter et jouer en live. Parfois ça me chamboule un peu plus que d’habitude, mais ça me fait plus de bien que de mal ! Et je pense que cela rend aussi la performance meilleure.


Sur cet album, y a-t-il une chanson qui a une importance particulière pour toi ?

Oui, Happiness, le quatrième morceau du CD. Il raconte à quel point le fait de trop réfléchir, de trop se poser de questions peut avoir un impact sur nos relations avec les autres. Les gens ne comprennent pas toujours que l’on puisse se retrouver dans une situation où l’on réfléchira à chacune de nos phrases, où l’on se remettra mille fois en question avant de passer à l’acte.
Moi, c’est un problème auquel je me frotte quotidiennement, je suis toujours en train de réfléchir aux conséquences de la moindre de mes phrases, et cette chanson reflète vraiment quelque chose de très personnel.


Ce n’est pas un secret que tu as voulu quitter le groupe pour la simple et bonne raison que tu ne voulais plus faire partie d’un groupe, que tu voulais arrêter la musique. Pourrais-tu nous éclairer sur les raisons qui t’ont poussé à une telle extrémité ?

Bien sûr. Notre ancien manager et nous nous sommes retrouvés avec une dette de 60 000 livres, et on a passé deux ans à enchaîner les concerts uniquement pour rembourser cette dette. Et l’argent n’a jamais été la raison pour laquelle nous voulions faire de la musique à la base… Cet épisode a anesthésié la partie « plaisir », la partie « passion », c’est comme si nous étions des robots qui jouions concert sur concert, sans envie, juste pour une question d’argent. Cette année-là [2014], nous avons aussi joué au Reading. Et un peu avant le festival, j’ai fait le calcul, et je me suis rendu compte qu’après notre show au Reading, nous aurions fini de rembourser notre dette. À ce moment-là, je me suis dit : « Ok, je vais encore jouer ce show, et à l’instant même où les comptes seront de retour à 0, je quitterai le groupe, j’arrête tout. » J’étais vraiment décidé à laisser tomber le groupe, la musique, toute cette vie.
Puis on a joué sur cette incroyable scène du Reading Festival, c’était vraiment énorme ! Et à la fin de notre set, nous avons discuté avec les autres membres du groupe, et on s’est dit qu’on ne pouvait pas arrêter tout ça. Nous avons pris nos distances pendant un certain temps, puis j’ai recommencé à écrire de mon côté, petit à petit… Et au final, on s’est retrouvés. Mais on était vraiment à deux doigts de nous séparer.


Est-ce que tu penses que cette situation et cette envie de tout plaquer pourront ressurgir à l’avenir ?

Non, je pense pouvoir affirmer avec certitude que cela ne nous arrivera pas une seconde fois. Nous avions perdu de vue certaines choses, nous ignorions tout de nos finances, et maintenant nous avons une nouvelle équipe autour de nous, nous sommes tous très impliqués sur tous les plans, musicaux ou non – y compris au niveau financier, ce qui nous permet désormais de savoir exactement où nous en sommes et de surveiller les débordements !
Nous sommes repartis sur de bonnes bases – bien meilleures qu’avant. Il n’y a aucune raison qu’une telle situation se présente à nouveau.


Ce nouvel album a-t-il en quelque sorte « sauvé » Deaf Havana ?

Oui, complétement ! Cet album a sauvé Deaf Havana, mais d’un autre côté cet album n’aurait peut-être jamais existé sans la mauvaise période qui l’a précédé… En fait, c’est la période difficile qui nous a donné l’inspiration nécessaire à ce nouvel opus, et ce nouvel opus nous a aidé à relativiser cette période difficile ! C’est un peu contradictoire, mais en conclusions retenons simplement que oui, c’est notre nouvel album qui a sauvé le groupe.


Vous vous apprêtez à repartir en tournée à travers l’Europe, et vous avez sûrement d’autres festivals et tournée en préparation… Avec ce nouvel album, t’attends-tu à quelque chose de spécial de la part des fans ? Un accueil particulier, un public de fidèles ou au contraire de nouvelles têtes…

Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, mais en tout cas j’espère bien que cet album nous ouvrira de nouvelles portes et nous permettra de voir de nouvelles têtes à nos concerts… et que les fans de la première heure resteront fidèles au poste ! On n’est jamais sûrs de rien, en tout cas j’espère aussi que nous aurons l’opportunité d’aller dans des villes ou des pays où nous n’avons jamais eu l’occasion de nous rendre. Pour l’album précédent, nous n’avions pas fait de grosses tournées… alors pour celui-ci, je veux faire les choses bien ! Je veux faire davantage de promo – comme aujourd’hui –, pour toucher autant de personnes que possible. Être enfin un « vrai » groupe !


Est-ce que tu préfères le studio ou la scène ?

Perso, je préfère le studio. Pour la simple et bonne raison que je peux laisser s’exprimer mon côté geek dans le studio, et j’ai des tendances « maniaque du contrôle » aussi. Forcément, c’est plus facile de tout contrôler dans un studio que sur une scène. Si tu te plantes, tu supprimes et tu recommences, c’est pas la même chose en live. Je peux être vraiment super concentré sur ce que je fais, c’est la partie que je préfère dans la vie de musiciens.
Mais bien sûr, j’adore le live aussi ! Ce côté « suspense », où tu ne sais jamais ce qu’il va arriver, où tous les soirs sont différents.


Est-ce que tu participes aussi à la production de l’album du coup, pour pouvoir tout contrôler jusqu’au bout ?

Plus ou moins, oui. Nous sommes tous impliqués pour décider du montage final, des arrangements qui seront faits. Chaque membre du groupe joue un rôle important dans la production, le montage final… Je refuse de ne pas pouvoir décider à quoi ressemblera « notre bébé » ! [rires]


Revenons sur les opportunités de tournées offertes par ce nouvel opus… Y a-t-il une ville, un pays ou même tout un continent où vous n’avez jamais eu l’occasion de jouer, mais où tu rêves de te rendre un jour ?

On n’a jamais mis les pieds en Amérique du Sud ! J’adorerais jouer là-bas, j’ai entendu dire que les fans étaient assez dingues et mettaient une ambiance du tonnerre dans chaque concert. Il me semble qu’il y a une scène rock très importante, beaucoup de fans de ce genre de musique.


Y a-t-il un festival où vous aimeriez jouer ?

Le seul festival britannique que nous n’avons jamais fait mais auquel j’aimerais beaucoup participer, c’est Glastonbury. C’est vraiment une référence pour les Anglais. Cela dit, j’adore les festivals et j’aimerais pouvoir jouer sur tous les festivals européens que nous n’avons jamais faits, et il y en a un paquet ! Nous n’avons jamais joué le moindre festival français, j’adorerais en jouer ici ! Qui sait, peut-être que ça se fera encore cette année…


Avec quel groupe aimerais-tu jouer ?

Je voudrais bien faire une grosse tournée avec Kings Of Leon – parce que je les adore, au cas où tu n’aurais pas encore compris ! Et ce sont des musiciens extraordinaires. C’est l’un des meilleurs groupes de rock actuels, d’après moi.


Et avec quel groupe ou quel autre artiste aimerais-tu collaborer ?

Mh… ça n’arrivera sûrement jamais mais je dirais sans doute…

Kings Of Leon ?

Bien joué ! [rires] Mais pour une fois, ce n’était pas à eux que je pensais. Même si ce serait super cool en effet… J’avais en tête la chanteuse Bjork. C’est mon artiste préférée au monde ! Si elle pouvait poser sa voix sur l’un de nos morceaux, ce serait un rêve devenu réalité. J’en pleurerais.



As-tu un rituel « pré-concert » ?

Pas vraiment… En général, on traîne en backstage, on écoute de la musique – souvent du hip-hop – et on prend quelques shots, mais nous n’avons pas de rituel super-cool, on ne fait pas de séance de méditation ou de yoga ou quoi que ce soit.


Quel est la pire chose qui te soit arrivée sur scène ?

Wow, je sais pas si je peux le dire… J’étais très malade, au point que j’ai… fait dans mes pantalons. C’est dégueulasse, je sais, désolé de t’imposer ça mais si ça te paraît déplacé ne l’écrit pas ! [rires]
  

Tu sais, c’était ma question après tout…

Oui c’est vrai, mais ça n’en reste pas moins écœurant ! Mais bon, ça fait des années maintenant, il y a prescription. Ça m’est aussi arrivé de vomir sur scène quand j’étais malade… Je courais sur le côté de la scène ou en coulisses pour me cacher, mais c’était terrible.
Un jour, je suis tombé dans les pommes en plein milieu d’un concert, en Hollande. Il faisait une chaleur à crever dans la salle, et d’un coup j’ai commencé à ne plus rien voir ; tout était noir. Je n’ai plus senti mes jambes, et je suis tombé sans pouvoir faire quoi que ce soit.  


Il me semble qu’en parallèle de Deaf Havana, tu as aussi un projet solo ? Pourrais-tu nous en parler ?

Oui, mais j’avoue que depuis qu’on a repris de plus belle avec le groupe je l’ai complétement laissé de côté… C’était un projet qui concernait uniquement Max, au clavier, et moi. Musicalement parlant, ce n’est pas si différent que ça de Deaf Havana. Bon, c’est pas du rock, c’est uniquement de l’acoustique. Il y a une chanson de All These Countless Nights, Seattle, qui était en fait un morceau de mon projet solo. Au final, on peut donc dire que les deux se rejoignent vachement. Mais comme on était que deux, c’était beaucoup plus facile de partir en tournée ! Du coup c’était aussi plus calme, voire plus ennuyeux… Quand on a l’habitude d’avoir tout un groupe avec soi, ça fait bizarre de se retrouver à deux.


En tant que musicien, tu représentes une sorte d’inspiration, voire de modèle, pour tes fans… Est-ce que tu trouves ça plutôt motivant ou intimidant ?

Plutôt motivant ! Tant que tu ne te prends pas la tête avec ça, cela ne peut pas devenir intimidant ou te mettre la pression. Il faut voir ça comme quelque chose de positif et ne pas devenir parano. Je reste simplement moi-même, sans agir comme une rockstar. Je reste normal, et si les gens me demandent des conseils, je leur réponds sans prendre un air prétentieux ou condescendant ! Je ne prétends pas être un génie ou un super-connaisseur, en vérité je ne sais pas tant de choses que ça sur les techniques de chant ou les trucs du genre, mais ça fait souvent plaisir aux fans de pouvoir simplement échanger avec une personne normale.


Nous allons poster cette interview quelques jours avant votre prochaine venue à Paris… Qu’aimerais-tu ajouter pour convaincre nos lecteurs de venir voir Deaf Havana au Backstage le 23 mars ?


Il n’y a pas de barrière entre nous et les fans, nous n’avons pas la prétention de nous définir ou d’agir comme des rockstars, on n’est peut-être pas meilleurs que les autres groupes, mais notre musique nous tient à cœur, on s’éclate beaucoup sur scène et nos fans passent toujours de très bons moments lors de nos concerts ! Si vous voulez passer une bonne soirée et écouter de la bonne musique avec des mecs qui ne se prennent pas la tête, vous êtes les bienvenus !


Propos recueillis par Laurie B. à Paris, le 10 février 2017. 

Merci à Roger de Replica Promotion. 







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