dimanche 8 janvier 2017

Chronique Rétro : .moneen. - Are We Really Happy With Who We Are Right Now?

« You said you want it. You said you need it / What you don't know is I know, That you can't get it / You said you know me. You know nothing at all / You said you hate me, Well believe me I hate you too! » En 2003, la nouvelle vague emo bat son plein et de nombreux albums désormais cultes se succèdent en en éclipsant d’autres non moins exceptionnels, tel que ce Are We Really Happy With Who We Are Right Now? .moneen. fait partie de ces groupes qui n’ont jamais accédé au stade supérieur de la popularité, malgré une discographie digne des plus grands. Plus
connus des amateurs pour leur album suivant The Red Tree, il est néanmoins l’heure de rendre à Are We Really Happy With Who We Are Right Now? le titre qui lui sied : pilier du genre emo.

Les ingrédients classiques sont rassemblés sur les deux premiers titres : riffs aux boucles courtes et nerveuses, basse bien présente, voix éraillée et comme brisée par le verre, breaks plus atmosphériques et paroles d’enragé : « Screw you and die I hope you burn / You think you're worth more than you earned / You're nothing, you're worthless, except for these verses » scandent-ils sur "Start Angry, End Mad". Mais on peut déjà ressentir sur ce morceau que .moneen. a bien plus à offrir : dites premièrement adieu au format radio car les structures des compositions sont loin d’être normées et le constant mélange des trois voix/cris ajoute à cette folie créatrice, rappelant parfois At The Drive-In.
Si l’apparente complexité des titres pourrait rebuter, elle invite au contraire à se laisser emporter par la vague (que dis-je, le tsunami) de mélodies qui vous trimballent d’un côté à l’autre de votre tête dans leurs moments les plus féroces : "Closing My Eyes Won’t Help Me Leave" démarre par exemple en force et chaque guitare ne semble en faire qu’à sa tête, cisaillant l’air déjà bien occupé par les interjections vocales des trois orfèvres. Et soudain, la pression retombe pour ce qui semble la fin du morceau. Que nenni, la voix de Kenny Bridges se faisant alors aérienne tandis que les chœurs reprennent l'une des punchlines de l'album : « Don’t say you’re sorry / ‘Cause sorry means something is wrong », faisant apparaître au fur et à mesure la sensation d’urgence et de manque de repères suggérée par le texte. On aimerait que ce plan ne s’arrête jamais tant il emporte, avant de s’assagir sur quelques cordes rêveuses, suggérant l’abandon ou la paix retrouvée. Les textes comme les compositions ont en effet cette particularité de voguer sur un courant de mélancolie douce-amère, où des moments de pure beauté se trouvent brusquement interrompus par des accès de folie ("To Say Something That Means Nothing To Anyone At All", "How To Live With The Thought That Sometimes Life Ends"). Les morceaux se développent d’ailleurs sur la longueur, à l’image de leurs titres, et proposent la parfaite alchimie entre des textes so emo et des parties instrumentales qui vous font perdre le fil des morceaux.

Arrêtons-nous d’ailleurs sur les textes un moment. Chacun d’eux est un petit trésor enveloppé par la couche de sons métalliques, électriques et organiques. Se révélant au fur et à mesure qu’on se familiarise avec et détricote les enchevêtrements de sonorités, les mots touchent une deuxième fois au cœur. Ils abordent les thèmes classiques de l’emo (l’amour, l’amitié, la perte de repères, le questionnement perpétuel sur la futilité apparente de la vie, la peur du monde extérieur…) mais avec une telle subtilité que l’identification est évidente. Le sing-along s’imposera alors de manière naturelle, comme sur "Life’s Just Too Short Little Ndugu", parfait exemple des questionnements intérieurs de Bridges : « Wait... We'll have to wait our turn / We'll have to fall in line / To follow, live, love and die / If we're all the same, get born, grow, married and die / We all hate long goodbyes / So don't bother and just die / End it now ». Evitant l’écueil de jouer trop facilement avec la noirceur, les trois compères distillent toujours une petite touche de clarté, comme ici à la fin du même morceau : « We have one chance, one life, one death, one time to smile. One time to try, one time to die, one time to smile / We all die one at a time / So hold on! »

Bien sûr ce disque ne serait pas emo sans un effort particulier sur la beauté cristalline de certains de ses titres. Sortant l’inévitable piano de son antre, "I Have Never Done Anything For Anyone That Was Not For Me As Well" est la seule piste qui restera calme et aérienne du début à la fin, sorte de trève soigneusement placée au milieu de la folie du disque. Mais les Canadiens vous soulèveront véritablement l’épiderme sur "Thoughts Weigh Heavy… Don’t Get Drowned In The Weight Of It All" d’abord, qui une fois passée la première partie s’envole vers des cimes stratosphériques atteintes encore par la fragile beauté des voix. Ce qui met en parfaite condition pour le titre de conclusion, qui reste certainement le chef d’œuvre post-rock de .moneen. Eteignez les lumières, fermez les yeux. Laissez-vous emporter par "The Last Song I’ll Ever Want To Sing", bijou d’émotion évoquant l’être cher disparu : « Think of one moment you can call, the happiest moment of your life... It's gone / For me the thought that keeps playing over... Over and over and over / Is the day I realized that you were, gone ». Tandis que la voix doucereuse de Bridges et les chœurs des frères Hugues nous emmènent vers les bras de Morphée, voilà que les guitares et cris reprennent le dessus, comme un soudain accès de rage et de douleur. Après le déchirement vient l’aveu d’impuissance, mené par de légers accords de guitare bientôt rejoints par les deux voix, avant que le son ne s’évanouisse… Mais l’envie de vivre malgré les épreuves est plus forte et la caisse claire relance le morceau pour laisser apparaître une lueur d’espoir, témoin du souhait de Bridges de pousser l’auditeur et lui-même à ne jamais s’avouer complètement défait : « I want to remember / Wait... Smile, do something / Wait... Smile, do something ».

Si vous n’êtes toujours pas convaincus de la force de Are We Really Happy With Who We Are Right Now?, c’est tout simplement dû au fait que mes mots ne parviennent à retranscrire la majesté de cet album. Complexe et captivant de bout en bout (pensez d’ailleurs au double sens de son titre), plus noir que son successeur The Red Tree (qui mena le quatuor à plus de célébrité, et pour lequel d’ailleurs les shows qui se jouent en ce moment pour ses 10 ans se sont vendus en quelques secondes), sa beauté se situe peut-être aussi dans sa relative discrétion lors de sa sortie, qui en fait un joyau d’autant plus rare. En attendant de possibles nouveaux morceaux, voici sans doute cinquante minutes des plus intenses compositions qu’il vous sera donné d’entendre.

5/5

Benoît D.


01 Are We Really Happy With Who We Are Right Now?
02 Start Angry... End Mad
03 To Say Something That Means Nothing To Anyone At All
04  With This Song I Will Destroy Myself
05 Closing My Eyes Won’t Help Me Leave
06 I Have Never Done Anything For Anyone That Was Not For Me As Well
07 How To Live With The Thought That Sometimes Life Ends
08 Life’s Just Too Short Little Ndugu
09 Thoughts Weigh Heavy… Don’t Get Drowned In The Weight Of It All
10 The Last Song I'll Ever Want To Sing

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