mercredi 12 octobre 2016

Live Report : Motocultor Festival @ Site de Kerboulard, Saint-Nolff - 19,20,21/08/16

La « der des der » pour le Motocultor ? L’horizon financier du festival est sombre, prévenait l’organisation, quelques mois avant cette neuvième édition. Pas de dixième avant 2018, si les subventions n’augmentent pas pour rééquilibrer les comptes ou que des fonds privés ne sont pas trouvés de derrière les fagots. Espérons sincèrement que les pouvoirs publics prendront la mesure du problème, car le Motocultor le mérite. Dans le public à la seconde édition, j’ai vu ce festival partir de presque rien. Même d’une blague, en fait. Un long chemin a été parcouru et des erreurs ont été corrigées pour arriver à un véritable et attendu évènement. Dans l’intervalle et dans l’angoisse insupportable de ne pas savoir avec certitude ce que deviendront leur rendez-vous de fin d’été, les festivaliers n’avaient qu’à profiter à fond de ces trois jours, du 19 au 21 août au 2016. Ce qu’ils firent avec entrain et force boisson, comme à leur habitude.

Vendredi 19 août 2016

Il est 17h passée et le bureau est déjà loin derrière lorsque l’on débarque enfin sur Saint-Nolff, pour y découvrir un tout nouveau terrain de jeu. La troisième scène, nouveauté de 2015, est reléguée de l’entrée, où elle était apparue en 2015, au fin fond du fond du site, à l’orée de la forêt. Les deux scènes principales quant à elles, la Dave Mustage et la Massey Ferguscène, sont toujours accolées mais se retrouvent affublées d’énormes chapiteaux. Car oui, en Bretagne, ce pays où il fait beau plusieurs fois par jour, on n’est jamais trop prudents avec la météo.

Et c’est d’ailleurs sous l’un d’entre ces chapiteaux que je traine d’abord mes guêtres. Je dois avouer que je n’attendais pas grand-chose d’Atmospheres, le post-metal avec basse slappée ayant tendance à m’endormir fortement. Mais je ne m’attendais certainement pas à une telle claque. Le quatuor belge développe avec talent et originalité ses lignes aériennes, parfois garnies du chant éthéré du claviériste, rompant avec la monotonie des groupes tellement instrumentaux qu’ils en deviennent redondants. Les Belges se montreront eux-mêmes rayonnants durant les trois quarts d’heure alloués pour ce voyage entre les étoiles. Encore dans leurs jeunesses, les quatre musiciens semblent autant impressionnés que gonflés à bloc par le fait de se retrouver devant un public aussi fourni. Il semblait d’ailleurs impossible de déloger les grands sourires ornant leurs visages. Une joie et une générosité qui seront finalement communicatives. Plutôt respectueux et concentré tout au long du concert, le public ovationnera comme il se doit à sa sortie le groupe qui ne pourra résister, cyber-génération oblige, à se prendre en selfie avec son public.

Il ne me faudra pas plus de 5 minutes pour redescendre de mon petit nuage puisque c’est au tour de Gaidjinn de monter sur la Dave Mutage, la scène principale du festival. Affublés de maquillages sombres, le groupe tentera de développer son visual key largement mis en scène. La fanbase que le groupe a su convaincre, majoritairement composée de kids, s’en donne à cœur joie, mais je resterais pour ma part complètement hermétique au délire du combo parisien.

Attendons donc avec impatience, cervoise à la main, l’arrivée de The Midnight Ghost Train. Et les Américains ne décevront pas. On comprendra rapidement d’où le groupe tient sa réputation et sa notoriété de bête de scène. Leur hard-rock énergique est taillé pour l’épreuve du live. Empruntant un peu de sa lourdeur au stoner de Kyuss ou de Clutch, le groupe multiplie des arrêts-reprises qui feront hurler la marée chevelue réunie devant eux. Ils multiplient les tournées depuis 2008, et ça se ressent derrière comme devant la barrière de sécurité. Avec tout l’entrain et la bonne humeur du trio qui ne lésine pas sur le headbang et les mimiques, il devient impossible de résister aux compos des TMGT. Les corps se douchent sous la voix rauque de Steve Moss et les nuques s’abandonnent aux riffs, au rythme et au blues. Chacun des petits brulots de rock’n’roll joué cet après-midi-là auront fait mouche.

Reprise des hostilités avec Rotting Christ. Le metal extrême de la formation grecque est plutôt corsé à aborder au premier abord, mélangeant allègrement death, black, metal gothique et symphonique dans des compositions orchestrales. Heureusement, une qualité de son à couper le souffle permettra d’apprécier chaque instant de ce concert, tant chacun des instruments reste dicible. Le chant et les samples sont parfaitement équilibrés et le rendu live donne l’impression d’écouter la production d’un studio. Un son aussi limpide est suffisamment rare en festival pour être mentionné. Sur scène, les grecs se montrent solides comme l’Olympe en offrant un jeu de scène pro et sans outrance. Les vétérans savent ce qu’ils font et l’expérience parle d’elle-même. L’énorme liste des sorties de Rotting Christ m’a toujours rebutée à tenter d’aller plus loin dans la découverte du groupe. Mais même en ayant aucun repère, on se prend très rapidement aux ambiances grandiloquentes, occultes ou guerrières, du son des Athéniens.

Entombed en live cela a toujours été la garantie de se prendre une baff(l)e en pleine poire. Les habitués du festival peuvent en témoigner, puisque c’est au moins la troisième fois qu’ils reviennent. Au-delà du simple death metal des chaumières, les Suédois ont su digérer et intégrer des influences punks et rock’n’roll Motörheadienne, donnant naissance à une nouvelle veine à laquelle il a bien évidemment fallu donner un nom, le « death’n’roll ». Un line-up extrêmement mouvant depuis la fondation du groupe en 1989 a malheureusement fait varier la qualité de leurs sorties. Dernier épisode en date, Entombed A.D., qui est né en 2014 de la scission en deux du groupe. Alex Hellid, guitariste originel, gardera le nom d’Entombed. Le reste du groupe partira avec Petrov, chanteur présent depuis le début lui aussi mais qui, pour éviter tout litige autour du nom, prendra le nom d’Entombed A.D. et ce sont eux qui se présentent devant nous ce soir.

Entombed A.D. possède déjà deux albums à son compteur, sortis en 2014 et 2016. Le très à propos mais service minimum Back To The Front et l’excellent Dead Dawn. La rage est toujours là, amplifiée même, et il nous suffira de l’entame avec "Midas In Reverse" pour se rendre compte qu’Entombed a retrouvé sa superbe d’antan. Multipliant les classiques, les musiciens se montrent impeccables : la rythmique est en place et les soli dégueulés à la chaîne ne laissent aucune nuque de marbre. Petrov est toujours aussi charismatique mais growlera parfois un peu à côté de la plaque. Le litron de vodka qui ne semblait pas vouloir quitter sa main pourrait expliquer le pourquoi du comment. Il semble un peu plus à l’ouest qu’avant, mais qu’importe on est en Bretagne après tout (*toum tss*). Son timbre de voix unique, granuleux et grognon, reste heureusement fidèle à lui-même. Avec un final qui verra s’enchaîner "Revel In Flesh" (dédicacée de façon émouvante à Bleu, activiste de la scène metal francophone ayant récemment passé l’arme à gauche), "Wolverine Blues", "Left Hand Path" et "Supposed To Rot," tout le monde sera de toute façon mis d’accord.

L’annonce de J.C. Satan au festival, quelques jours avant son début, m’avait provoqué quelques sensations dans l’entrejambes. Du garage rock au beau milieu d’une affiche metal, c’était osé. Mais le Motocultor nous a, après tout, habitué à bien pire en terme d’ovnis musicaux (M.C. Circulaire, Little Big, etc.). La consultation du running order, où les noms de J.C. Satan et de Shining s’affrontaient vaillamment sur la même ligne, aura cependant transformé toute joie en tristesse et doute. Ayant vu par deux fois dans l’année les excellents bordelais, je décide d’accorder au groupe de metal avant-gardiste Shining une chance (il s’agit bien ici de la formation norvégienne et non des black-metalleux suicidaires suédois). Expérimentant dans tous les sens depuis 2001, c’est avec leur album Black Jazz (2010) que les Norvégiens exploseront. Leur cocktail explosif de metal industriel, d’extrême et de freejazz titillera bien des curiosités. Avec cet opus, le groupe a trouvé sa voie mais gagne en accessibilité d’album en album en multipliant le recours à l’electro. Leur liberté et folie noire sont encore là, mais déclinées, diluées, plus utilisées comme prétexte qu’autre chose et cela se ressent sensiblement dans leur prestation. Disposant du talent et du potentiel pour offrir des prestations furieuses, leur live semble au contraire rodé et policé : lightshow stroboscopique, looks soignés et poses convenues. Devant un énorme backdrop aux couleurs d’International Blackjazz Society (2015), les hommes du grand Nord exécuteront sans sourciller des morceaux de leurs trois derniers albums, avec quelques nouveautés dans la droite lignée de leur précédente sortie en sus. C’est efficace et le public n’attendait que les dansantes "The One Inside" ou "Fisheye" pour commencer à sauter joyeusement. On regrettera ne pas retrouver le côté dérangé qui les avait largement démarqués du paysage metal en 2010. Je quitte finalement le chapiteau et le site avant les derniers morceaux, non sans un détour pour observer avec amusement une joyeuse bande de métalleux s’éclater devant le garage punk expérimental des J.C. Satan qui avaient vraiment l’air de se demander ce qu’ils faisaient là.

Samedi 20 août 2016

Retour en fin d’après-midi sur le site de Kerboulard. Je raterais malheureusement les performances de la fine fleur de l’extrême français réunis par un petit amour de programmateur : les crusteux de Fange, les post-metalleux d’Hypnose, les blackeux de Regarde Les Hommes Tomer et les punks de Sordid Ship... Autant de groupe sur lesquels se ruer les yeux fermés si vous ne les connaissez pas encore. Je décide d’aller expier mes pêchés par la punition de blastbeats infligée par Goatwhore. Chèvre-prostituée délivre un thrash-black oldschool des plus basiques, dans un style et un look empruntés à la scène des années 80/90, avec une nostalgie toute assumée. Les Ricains revendiquent haut et fort cette affiliation avec des compositions rentre-dedans qui raviront la fosse. Ils n’en restent pas moins d’excellents musiciens et la subtilité de certains morceaux nous le démontrera ("Cold Earth Consumed In Dying Flesh"), si besoin en était.

Après une entrée en matière des plus metal, retour aux sources du New York Hardcore avec les vétérans d’Agnostic Front. Avec bientôt 35 ans de carrière, une discographie longue comme le bras et une fanbase toujours là, la bande à Roger Mirer semble infatigable et n’a semble-t-il aucune envie de s’arrêter là. Quand le groupe débarque, c’est toujours avec un carton plein de tubes et généralement quelques nouveautés à se mettre sous la dent. C’est bien le cas cette année, puisqu’Agnostic Front ramène quelques morceaux issus de The American Dream Died (2015), pamphlet que l’on sait politique rien qu’à l’écoute des titres qui le compose : "Social Justice", "Police Violence", etc.
Un show d’Agnostic Front reste avant tout une messe et les hymnes "For My Family", "Victims In Pain" ou "Gotta Go" seront précieusement gardés pour la deuxième moitié de set. Une pluie de slammers se déverse sur une fosse harranguée et chauffée à blanc par la légende Vinnie Stigma, toujours aussi sautillant à 61 ans, qui arpente de long en large la scène tout en gratouillant une guitare qui restera débranchée une bonne partie du concert. Que peut-on lui demander de plus ? L’homme a déjà fait ses preuves. Personne n’en a rien à faire à vrai dire, puisque tout le monde est là pour reprendre en chœur les refrains et se sauter les uns sur les autres. Après toutes ces années, Agnostic Front est loin d’avoir tout dit et la rage est toujours là. La voix de Roger Miret, elle, l’est un peu moins. Une bonne partie de leurs morceaux resteront d’intemporels classiques. Ces types peuvent tout se permettre, comme de terminer par une reprise des Ramones, "Blitzkrieg Bop", pour un ultime et frénétique pogo.

Tant mieux, car du pogo, il n’y en aura pas beaucoup dans les heures qui suivent. Le choix pour la suite se limite aux seuls Mayhem, formation de black metal dont la réputation sulfureuse a alimenté tout le culte qui l’entoure désormais. Leur retour en ces terres bretonnes particulièrement branchées dans le genre musical en question est un événement, mais cerise sur le gâteau, Mayhem vient pour interpréter spécialement et entièrement l’album De Mysteriis Dom Sathanas. Leur premier full-length est accessoirement devenu une des pierres angulaires de la deuxième vague du black metal, dans les 90’s. N’importe qui s’intéressant un minimum à cette scène connaît déjà l’histoire entourant l’enregistrement de l’album. Sorti en 1994, sa composition avait débuté dès la fin des années 1980. Tout sera stoppé net par le suicide au fusil de chasse de Dead, alors chanteur du groupe. Lui seront repris quelques textes par son successeur au micro, Attila Csihar (toujours vivant), et quelques morceaux de cervelle par son guitariste, Euronymous (celui qui retrouva le premier son cadavre, avant de se faire un bon pot-au-feu ensuite, miam, mais tout ça ne reste qu’une rumeur évidemment). C’est également autour de cette période, en août 1993, que Varg Vikerness le bassiste de session du groupe, tête pensante de Burzum et néo-nazi notoire, assassinera le même Euronymous pour une histoire d’argent. Malgré les suppliques de la famille de ce dernier, ce sont toujours les lignes de basses de Vikerness qui restent « audibles » sur l’enregistrement de l’album interprété ce soir.

Fort heureusement, malgré toute l’histoire macabre entourant les huit titres composés par cette bande de fous à lier, l’intérêt de l’album ne s’arrête pas simplement là puisqu’il s’agit également d’un chef d’œuvre du genre. Peut être l’un des disques les plus sombres et malsains jamais enregistré jusqu’alors, sa production médiocre rend chaque riff plus démoniaque encore, tandis que le chant d’outre-tombe d’Attila n’aura jamais semblé autant inhumain. Hellhammer, toujours dans Mayhem aujourd’hui, maltraite ses fûts et ne s’en privera pas non plus devant nous. Aucune surprise, donc, sur la setlist, mais la mise en scène apportera une couleur toute pittoresque à ce concert. N’étant jamais éclairée que par une lumière bleutée ou rougeâtre rendue diffuse par un épais écran de fumée, la scène est garnie de drapeaux ornés de succubes, démons et d’une géante cathédrale trônant en arrière de scène. Au centre gît un autel, éclairé de bougies. C’est autour de ce dernier qu’évoluera Attila, encapuchonné, un crâne généralement à la main pour performer un rituel autour des fameux mystères de Satan. Comme Attila, tous les membres seront eux aussi encapuchonnés à l’exception du bassiste, Necrobutcher, suffisamment laid à visage découvert pour coller avec l’ambiance horrifique qui se dégageront de ce concert. Beaucoup de grand guignolesque et de mise en scène, mais il ne faudra pas long pour adhérer totalement à l’univers du groupe et laisser sa nuque aller d’avant en arrière. Lourd, sombre, cru et anxiogène du début à la fin, ce concert de Mayhem m’aura réconcilié avec un groupe que j’avais longtemps dédaigné, faute d’accrocher aux récents albums. Mais ce sont bien dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes (de ciboulot).

Cet adage bateau ne s’appliquera en revanche pas à Cult Of Luna. Après une tournée best-of au printemps dernier pour les dix ans de leur monumental Somewhere Along The Highway, le collectif suédois de post-hardcore nous a cette fois concocté une setlist orientée uniquement sur les deux derniers albums du groupe, Vertikal et Eternal Kingdom. Interprétant tour à tour "Vicarious Redemption", "I: The Weapon", "Ghost Trail" et "In Awe Of", Cult Of Luna propose un show fleuve et monolithique d’une heure. Devenus maîtres dans l’art de la montée en puissance, il est impossible de ne pas succomber à l’émotion véhiculée par les longues compositions progressives de Johannes Persson et sa bande. Des longues plages ambiantes post-rock aux envolées les plus énervées, Cult Of Luna fait étalage d’un talent de composition qui ne s’est jamais tari avec les années. Rythmés par une, deux batteries et même quelques beats electro, les très longs morceaux des Suédois sont également servis par un lightshow épileptique nous transportant aisément dans leur univers futuriste, tantôt léger et aérien, tantôt sombre et intense.

A peine le temps de revenir en 2016 que Neurosis foule déjà les planches de la scène principale pour en découdre et montrer que ce soir, ce sont eux les patrons. Et pour cause, la formation américaine compte, pour nombre de groupes présents à l’affiche ce soir, comme la, sinon l’une des influences musicales principales. Ainsi, dans un genre pourtant relativement proche, la nébuleuse mélancolie de Cult Of Luna jure face à la noirceur et la colère des vétérans américains. Neurosis, né en 1985 dans les profondeurs de la ville de Seattle, a rapidement fait évoluer son punk hardcore des débuts vers un sludge viscéral et ténébreux. De ses premières années, Neurosis en a gardé la dégaine, mais aussi et avant tout la rage et l’énergie. Qu’elles soient contenues dans de longues plages atmosphériques ou libérées dans leurs breaks explosifs, elles resteront palpables à chaque instant du live. Embarqué pour une mini tournée de deux semaines en Europe, les cinq ne sont pas venus seuls mais avec un nouveau bébé, déjà prénommé Fires Within Fires tout juste sorti dans les bacs.

Mais avant les présentations formelles, Neurosis est bien décidé à nous gâter. Tout le monde reconnaîtra instantanément l’arpège délicat annonçant la massive "Times Of Grace", tirée de l’album du même nom (1998) et assez peu jouée en live. Le lightshow minimaliste, voire cru par moments, détonne là encore de la performance visuelle travaillée des Cult Of Luna. Mais ce choix met nettement plus en valeur la puissance de leur son et la carrure des deux chanteurs guitaristes, Scott Kelly et Steve Von Till. "Given To The Rising", de l’album là encore du même nom (2007), prolonge cette ambiance pesante qui ne retombera qu’une fois l’apocalyptique "Locust Star" terminée. Entre temps, deux nouvelles pépites nous auront été offertes, "Bending Light" et "Broken Ground", dont la beauté ne laisse présager que le meilleur pour le reste de l’album, à écouter d’urgence pour tous les amateurs du genre. La démonstration est maîtrisée et l’émotion transmise par Neurosis, renvoie clairement l’image d’un groupe au sommet de son art.

Après une palanquée de prestations aussi intenses et sombres, monsieur Motocultor nous avait heureusement prévu une pause détente-éléctro avec Carpenter Brut. Du passe-temps solitaire d’un illustre inconnu - aujourd’hui identifié comme Franck Hueso - simplement doté d’un écran d’ordi et d’un petit clavier midi, le projet a pris depuis 2012 de l’ampleur, le succès venant : une trilogie d’EP, plusieurs bandes son de jeux-vidéos et de films, et dernièrement un live show qui n’en finit plus d’écumer les routes terriennes. Bien qu’il reste ironique en interview sur le sujet, le gazier semble depuis l’origine profondément marqué par la filmographie du génial réalisateur américain John Carpenter. Plutôt Prince of Darkness pour l’ambiance et l’identité visuelle « pentacles, Satan et sorcières à poil », et carrément Escape from New York, Assault ou Escape from L.A. pour les claviers envoûtants. Une pincée de repompée french touch type Justice/Kavinsky pour le côté catchy, une rythmique bien en avant et quelques solos de guitare pour plaire aux metalheads et vous obtenez la synthwave de Carpenter Brut. Le revival 1980’s, période récemment ressuscitée d’entre les morts (cf. le succès de la série TV Stranger Things) avec Perturbator en tête de gondole (mais des producteurs il y en a une palanquée et à la qualité très disparate) est complètement assumé. L’importance du film dans l’univers de Carpenter Brut se retrouve d’ailleurs sur scène puisque les projections sont omniprésentes, à base d’extraits de films de série B et d’effets graphiques. Une forêt de néons verticaux complète le set-up live, séparant Huesco et sa montagne de claviers de ces deux autres collègues, Florent Marcadet métronomique à la batterie et Adrien Gousset, cheveux longs au vent impeccables pour les poses de guitar-hero en avant de scène ; les trois baignant dans, ou autour du groupe français Hacride. Très attendus par la Massey Ferguscène, le groupe nous embarque pour une plongée d’une heure dans leur univers gore et kitsch. Il devient très vite difficile de contenir son déhanché face à la cascade de tubes accrocheurs auxquels on fait face. Un rapide détour par la fosse-dancefloor sur le classique "Le Perv" donne, en revanche, l’impression de débarquer en pleine invasion zombie. C’est excusable tant la quantité de bières écoulées un samedi soir au Motocultor doit être considérable, mais pour garder un peu de santé mentale il valait mieux retourner et s’éloigner pour respirer - alors que sur scène rugit une reprise endiablée de "She’s a maniac" (Flashdance) - car le plus lourd de la soirée reste à venir.

Cult Of Luna, Neurosis et AmenRa sur une même affiche, un même soir, dans une terre pas vraiment propice au genre post-hardcore - ou post-metal - ou sludge atmosphérique peu importe comment vous l’appelez dans votre chaumière - que la Bretagne, c’était presque impossible à imaginer, même si l’association rennaise All That Glitters avait pas mal oeuvré dans la veine (Isis, Knut, Impure Wilhelmina, Year Of No Light, etc.) à l’époque. Le genre est en perte de vitesse ces dernières années, après avoir connu une vague impressionnante de groupes se copiant les uns les autres jusqu’à en devenir indigeste et nauséeux. Il compte néanmoins une fanbase solide aujourd’hui regroupée autour d’une petite nébuleuse de formations dont le talent a permis la persistance.

Parmi celles-ci, AmenRa se démarque. Développant son art autant sous formes musicale que visuelle (performance, vidéos, livres, installations…), le collectif belge est toujours resté sincère et fidèle dans sa démarche. Fi les envolées célestes d’Isis ou le progressif sci-fi/futuriste de Cult Of Luna, le collectif flamand, longtemps relégué à la seconde zone du genre, a pris son propre chemin, celui de la tombe. Lourdeur, désolation, ténèbres : aucune lumière ne transparaît de ce maelström d’émotions noires, enflées par les riffs dooms et le scream perçant les cœurs de Colin Van Heeckhout, tournant toujours le dos au public derrière une rangée statique de guitares et de basse. Ses contorsions et convulsions font échos aux cris jetés vers le micro, dont ne transparaissent que douleur et tristesse. Les uns préfèreront admirer les sublimes vidéos en noir et blanc projetées, formant l’essentiel de l’éclairage de la scène, les autres se laisseront aller, yeux fermés, dans ce pèlerinage hors du temps. Les morceaux iconiques du groupes, issus des des Mass III, Mass IIII et Mass V s’enchaînent pour ne former qu’un monolithe dont on n’aurait aimé ne jamais voir le sommet. Complètement happés pendant ce qui n’a semblé n’être qu’une seconde, personne n’aura anticipé le rallumage des lumières sonnant le retour au tumultueux camping du Motocultor, où moult braves festoient déjà.

Dimanche 21 août 2016

Si d’aucun peut nécessairement argumenter qu’Art et politique ne font pas bon ménage, il est des exceptions qui viennent nous rappeler combien cette assertion peut se révéler fausse. Poésie Zéro est de celles-là. Il sonne 11h45 aux cloches de la Dave Mustage. L’artiste entre, seul, mais avec un autre chanteur et un guitariste et une boîte à rythme. Il se montre éclairé et engagé dans la chose publique, proposant sa propre vision de la société que ce soit sur les thématiques économiques ("Coca-Cola"), politiques ("Nadine"), les problèmes de santé publique ("Constamment sous C"), les drames familiaux ("Va niquer ta mère"), l’aménagement du territoire ("Transports en commun"), la cyber-génération ("[j’ai menti sur] Facebook"), la répartition des richesses ("La Bourgeoisie") ou la religion ("Magie de Noël"). Pour arriver à autant de perspicacité et de justesse de propos tout en insultant toutes les cinq secondes son public entre une galipette et une connerie, il faut s’appeler Poésie Zéro. Et être un bon gros troll. Mais le coup du wall of death que d’un seul côté c’était très drôle, merci. Il est tôt dans le midi, j’ai mal au crâne, je retourne me coucher.

Retour après une longue pause plus que méritée pour le show des très rares Bongzilla. En effet, comptant pourtant parmi la crème de la crème en terme de stoner-doom cradingue, le rythme des tournées de la bande du Wisconsin est ridiculement peu élevé. Le groupe revient encore tout juste d’un hiatus de six années, entre 2009 et 2015, et le succès rencontré a posteriori par leurs albums doit y sûrement y être pour beaucoup. Invités depuis à plusieurs reprises dans des festivals européens, le Motocultor signe enfin la première date en France du groupe, et il était temps. Aucune fioriture chez ces Américains aux looks de whitetrash fumeurs de joints. Le chant guttural, qui restera assez peu audible, se pose sur des riffs lancinants, répétitifs et rebondissant les uns sur les autres, vomis par deux guitares sous accordées. La basse est forte, très forte, parfois utilisée seule avec le chant dans de sordides interludes. L’ambiance toute entière du show restera à ce niveau primaire, sale, sauvage, parfois à la limite du jam bien que de nombreux morceaux soient reconnaissable. Empêtré dans une longue impro marécageuse dont ils ne sembleront jamais se sortir, les Bongzilla - visiblement tous biens perchés - se retrouveront pris de court et devront malheureusement mettre un terme à leur set avant la fin prévue, pour cause de Max Cavalera et de Soulfly sur la main stage. C’est fort dommage car l’on aurait bien aimé voir où le groupe voulait nous emmener et ce qu’il nous réservait pour la fin, mais la loi est la loi.

L’heure suivante se passera à essayer de trouver la meilleure place possible pour ne pas entendre Soulfly. Même si j’étais extrêmement amateur dans mes jeunes années de Sepultura, période Arise/Roots, le style de Soulfly ne me parle plus du tout et passer de longs moments de solitude dans la seule attente d’un "Chaos A.D." ou "Roots Bloody Roots" ne fait malheureusement plus partie de mes passe-temps favoris.

Nashville Pussy viendra heureusement avec ses kilos de bonne humeur en trop. Les 4 rednecks réussiront sans mal, à l’aide d’un hard-rock sudiste énergique et d’une grosse dose d’humour à mettre un sourire sur tous les visages de la Massey Ferguscène. Habituée des festivals, tournant inlassablement de grosses salles en bars miteux, la bande menée par Blaine Cartwright et Ruyter Suys, mari et femme, sait insuffler partout où elle pose ses flightcases une ambiance de bar texan où l’odeur de gazoline et de cuir de bikeurs méfiants se mêle aux effluves de bourbon, de bière frelatée et d’argent sale. Toutes poitrines dehors et Jack Daniel’s à la main de Blaine, Nashville Pussy déroule ses morceaux aux riffs accrocheurs, des ballades comme "Hate And Whiskey" aux plus intrépides comme "Go Motherfucker Go". Clin d’œil sympathique du groupe, le T-shirt Motocultor arboré par le batteur Jeremy. On en reprendra tous les ans s’il vous plaît.

Tandis que le heavy/thrash metal rouleau compresseur de Testament déclenche la guerre sous la Dave Mustage, je reprends position une dernière fois devant la Suppositor stage que l’ovni polonais Batushka (prononcez « Batjoushka ») s’apprête à envahir. La formation, très récente, n’est encore dotée que d’un seul album, Litourgiya, sorti en 2015 sorti par le label spécialisé dans extrême d’Europe de l’est, Witching Hour prod. Ce premier opus décliné en huit litanies a été largement salué par la critique comme étant le renouveau d’un genre éculé, l’orthodox black metal. Les Polonais cultivent, à l’instar de la formation à succès Ghost, l’anonymat et le mystère autour de leur projet. Sur scène, les huit musiciens sont encapuchonnés, reprenant les codes d’une cérémonie religieuse orthodoxe. L’écrin de la Suppositor Stage, à l’orée de la forêt légèrement éclairée par la lumière rougeâtre qui dominera tout le concert, ajoutera à la dimension dramatique de la prestation froide et mystique de Batushka. Complètement statiques, les quatre musiciens, les trois choristes et, derrière son pupitre, le chanteur principal Варфоломей occupent toute la scène à tel point qu’ils semblent y être à l’étroit. L’ambiance est posée et Batushka n’a plus qu’à dérouler ses compositions. Les guitares, acérées et dissonantes, sont répétées en boucles tandis que le tempo lent est asséné par une double pédale omniprésente. Le patriarche alterne chants graves et cris typiques du black metal, tandis que ses trois acolytes le relaient ou lui répondent. Le chant, dans l’esprit de la musique sacrée de l’Eglise orthodoxe, est l’élément central des compositions de Batushka. Ces polyphonies forment une bande son inquiétante digne d’une scène de bacchanale satanique, évoquant quelque part le film Eyes Wide Shut. Alors même que le groupe ne compte pas plus de 20 dates à son compteur depuis sa formation, ce concert gagnera le respect de l’assemblée en se révélant intense et sans concessions. Une salve d’applaudissements accompagnera logiquement le départ des musiciens, repartant comme ils étaient venus sans un mot ni un regard.

Aussi attendus au tournant que Ministry cette année, il n’y avait pas. L’histoire du groupe et surtout celle de son frontman légendaire, Al Jourgensen, comptent certainement parmi les plus intéressantes et déprimantes dans la grande histoire du metal. Des tréfonds aux sommets, la vie de Jourgensen est marquée par les excès, et notamment ceux de drogues. Cela lui valut l’affreuse réputation d’être devenu impossible en live, peinant à tenir le micro plus d’une minute sans s’effondrer. Cette période semble heureusement derrière lui puisque celui que l’on présente comme le grand père de l’industriel se montrera un frontman impeccable devant nous. Toujours aussi politisé et engagé et avant tout contre la politique impérialiste des Etats-Unis, le groupe multipliera les projections de propagande mêlées à des extraits de snuff movies sur une scène dénuée de la gigantesque grille derrière laquelle le groupe était habitué à jouer. C’est d’ailleurs une injonction à aller voter contre Trump qui nous accueillera à Saint-Nolff (on ne sait jamais). De l’extérieur, les compositions de Ministry ont tendance à reprendre un peu toujours la même recette, un gros désordre industriel strident sur lequel Al Jourgensen et son look de pirate des caraïbes (pardon pour la référence) invective plus qu’il ne chante. On se rend vite compte qu’aucune variation n’existe, ou du moins ne nous sera offerte ce soir. Les meilleures années de Ministry sont derrière eux et la qualité moyenne des derniers albums, dont on aura l’aperçu ce soir, ne peut le contredire. La bande de Chicago n’en reste pas moins l’une des meilleures dans cet exercice du metal industriel bourrin. Tant mieux pour les plus motivés qui s’en donneront à cœur joie dans la fosse, une dernière fois. La légende vit toujours, en espérant qu’elle retrouvera un jour l’inspiration qui l’avait portée au sommet. Personne n’aura boudé son plaisir de retrouver un Al en forme, maltraitant roadies et musiciens comme si c’était 1990. Avec des morceaux aussi légendaires que "N.W.O." ou "Just One Fix", Ministry offre une belle conclusion à cette édition d’un festival que l’on espère voir durer et repartir sur des bases saines.

Cette formule à trois scènes et sa taille humaine le rendent clairement original dans le paysage actuel des festivals metal français, justifiant entièrement son existence, ce même malgré les quelques couacs, surtout dus cette année à une sécurité plus zélée. Autant dire que nous autres, Bretons, envisageons très mal de nous en priver. Le Motocultor est mort ! Vive le Motocultor ?

Texte : Clément P.

Merci à Karine S.



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