mardi 16 août 2016

Live Report : Hellfest Open Air Festival - JOUR 1 @ Clisson - 17/06/16

Satan sait combien on la sentait boueuse cette édition 2016 du Hellfest. Malgré tous les sacrifices d’enfants chrétiens, les prévisions météo et les premières photos du site sorties les jours d’avant sur les réseaux sociaux laissaient présager une réédition de 2007, la boue jusqu’aux genoux. C’était le cœur serré qu’au barda habituel de festival l’on attachait nos vieilles bottes en caoutchouc, k-way en boule et autres ponchos fluos.
Mais je vous le donne en mille : il n’aura quasi pas plu une goutte du weekend (bon, à trois-quatre belles saucées près et là il convient de féliciter le travail de l’orga qui avait presque entièrement recouvert le site de copeaux de bois). L’on aura, cette année encore, passé le Hellfest à lutter contre la déshydratation et la sècheresse de la Loire-Atlantique avec cette délicieuse arme qu’est la Kronembourg. Une âpre bataille des metalleux pour combattre leur soif qui commencera d’ailleurs, comme d’habitude, dès le jeudi soir qu’il me sera, par un étrange coup du sort, difficile de décrire et retranscrire ici avec précision. Les bribes et images décomposées me revenant ne permettent en effet pas réellement de retracer un parcours logique. Grand pouce vers le haut tout de même pour le hard rock énergique d’un groupe du metal corner, dont le nom de Dance Laury Dance me sera révélé plus tard (les souvenirs d’un fort accent québécois entrecoupant les morceaux m’ayant mis sur la piste).



C’est donc logiquement frais comme un gardon et aux aurores, le vendredi midi, que je pénètre enfin dans le saint des saints. Pas le temps d’apprécier les dernières notes des doomeux de Stoned Jesus sous la Valley qu’il faut filer vers la Warzone, permettant au passage d’admirer béatement la gigantesque statue de Lemmy, défunt frontman de Motörhead, trônant en contrehaut de la scène dédiée au punk et au hardcore. Et que dire de l’espace autour de la Warzone lui-même, méconnaissable, entièrement revu et corrigé, terrassé à grand renfort de rocs et tapissé en partie d’une herbe synthétique qui fera le bonheur des habitués de siestes. Mais point le temps de faire du tourisme, c’est qu’Harm’s Way a prévu de casser quelques dents avant l’heure du déjeuner et on aurait tort de manquer ça. Les Ricains ouvrent la danse avec "Infestation", subtile comptine aux forts relents de Sepultura, comme l’est d’ailleurs un peu tout leur Rust, dernier album en date, sorti l’année passée chez les incontournables Deathwish.



C’est logiquement autour de ce troisième opus qu’Harm’s Way axera sa setlist. Sans nous avoir transcendé, cet album solide et extraordinairement bien produit aura suffisamment tourné pour faire valser les poings et les pieds du moshpit, déjà bien en jambe après le show de Cowards plus tôt dans la matinée. Le hardcore métallique d’Harm’s Way, mâtiné de beatdown, se prête de fait parfaitement à l’exercice. Et de l’exercice il y en a aussi sur scène. Sautant de droite à gauche, le veau athlétique servant de frontman au groupe fait à lui seul le show, contrairement aux quatre autres membres plutôt statiques derrière leurs instruments. On s’amusera d’ailleurs à compter les muscles de ce chanteur, James Pligge aka Hammer McPligue, en en découvrant quelques-uns au passage (avoir des abdos dans le dos ? Si si c’est possible). Ce show fleuve de 10 morceaux prendra fin par la classique "Scrambled", petite perle où hardcore de tough guy et riffs quasi black metal cohabitent dans la colère et la mauvaise humeur.

Ayant déserté l’édition 2015, je reprends instantanément la vieille habitude d’alterner Warzone et Valley à longueur de journée. Cette dernière propose d’ailleurs l’affiche la plus belle du vendredi, avec force de groupes cultes. La qualité générale du son étant une raison supplémentaire de poncer le sol de cette tente, je prends donc rendez-vous avec Wo Fat, un groupe chopé hors tournée par le programmateur du Hellfest et plutôt rare ces dernières années. Cela tombait donc bien, surtout que leur passage à Paris en 2013, aux feus Combustibles, reste un excellent souvenir. Je constate d’entrée que le bassiste a, ou bien rajeunit, ou alors été changé par un jeune minet à la moustache impeccable et au look seventies fort poussé. Penchant plutôt pour la seconde option, je me reconcentre sur les amplis. Après quelques larsens d’échauffement, on reconnaît aussitôt les premières notes de "The Black Code" qui nous porteront pendant plus de dix minutes. Les tympans vibrent et l’on ne peut vite plus survivre sans bouchons : les roublards de Wo Fat jouent gras et fort leur stoner-doom psychédélique. Plutôt que « jouent », l’on devrait d’ailleurs dire « jamment » puisque le groupe a créé sa réputation en improvisant autour d’une structure prédéfinie à la place d’exécuter une partition. La dégaine de hippie sur le retour de Kent Stump, guitariste-chanteur, ne laisse pas planer de doute, c’est à un trip de 40mn presque sans aucune pause auquel le groupe nous convie. Peu de mots, l’essentiel est dans le riff, scandé par des coups de massues sur la batterie. Ca fleure bon le diesel et la feuille verte sous la Valley, on se croirait en plein désert bien avant Earth un peu plus tard dans la journée et le public de connaisseurs en présence ne se trompera pas en ovationnant la formation texane. Retour au nord après une pause technique au stand Mémé Patate sur la route, fournisseur officiel de mangeaille au meilleur rapport quantité/qualité/prix (bien qu’en petite forme cette année).

Cornet de patates en sauce à la main, j’assiste sourire mesquin en coin au show d’All Pigs Must Die dont le crust/hardcore est littéralement en train de ruiner la Warzone. On n’en attendait pas moins pour ce premier concert du groupe en France, sous une rafraîchissante petite pluie. Composé de membres bien implantés dans la scène hardcore/metal américaine, cet éternel side-project n’a qu’une courte discographie à présenter mais elle est exempte de tout défaut. C’est d’ailleurs l’increvable Ben Koller aux mille projets (Converge – jouant en fin de soirée sur la même scène, Cave-In, Mutoid Man et bien d’autres) qui martèle les fûts et l’on se demanderait presque si ce n’est pas lui qui dirige le groupe sur scène tant les autres se retournent systématiquement vers lui pour insuffler son rythme dévastateur à ce concert. Espérons que le groupe, au regard de sa qualité, prenne un peu plus d’importance à l’avenir en multipliant les tournées et les sorties.



Après un démarrage sur les chapeaux de roues, il était plus que temps de ralentir de rythme de la journée. Un arrêt par Ramesses s’impose donc. Remplaçant au pied levé les excellents Windhand annulés début mai, cette addition à l’affiche semblait une superbe idée. En split depuis 2013 et inactifs en studio depuis 2011, on ne pensait pas revoir de si tôt les Ramesses, formés en 2003 par deux anciens d’Electric Wizard, Bagshaw et Greening. De retour, avec un ex-Electric Wizard en moins mais Mark Greening toujours derrière sa batterie, la prestation rouleau-compresseur du groupe sera entachée d’un sérieux problème de sono. Le sludge/doom à tendance black metal de Ramesses est déjà crasseux de base, mais sur des amplis saturés l’ambiance devenait quasiment oppressante sous la Valley. Les ondes sonores de morceaux difficilement identifiables compriment les cages thoraciques. Accablé et écrasé, l’accueil et la chaleur du public n’en seront de fait que plus mitigés. Trop crevé et un peu dépité à l’issu de ce show pour apprécier quoi que ce soit d’autre dans l’immédiat, il est temps de s’accorder un peu de répit avant une soirée chargée. Et tant pis pour les excellents shows des punks de Victims, du post-rock coréen de Jambinai et du metalcore oldschool de Vision Of Disorder que l’on me narrera tous comme géniaux. Il faut aussi savoir faire des sacrifices au Hellfest.



Au final, du repos il en fallait pour aborder un show tel que celui des cultissimes Earth, à 17h40 sous une Valley étonnamment peu remplie au regard de la notoriété et de l’influence de ce groupe officiant depuis 1990. Pionnière dans les sphères drone, doom-psyché et même post-rock dernièrement, la musique d’Earth a pour constance de s’étirer dans le temps en quête d’une lumière inatteignable. Les emprunts des albums récents à l’Americana, à la country ou à la folk donneront à ce show une teinte unique de desert rock joué au ralenti. Seul membre originel et leader de la formation, Dylan Carson n’a pour autant pas fait d’Earth un projet personnel, se reposant sur son line-up autant en studio que sur scène. Doté d’un réel charisme et d’une personnalité hors norme, qui ne sont pas sans rapport avec le succès d’estime rencontré par Earth, l’homme a également connu une vie tourmentée. Son groupe n’a ainsi dû son hiatus de quelques années, entre 1997 et 2003, qu’à ses allers et retours en prison et à la drogue. C’était aussi, pour l’anecdote, un proche du regretté Kurt Cobain à qui il avait offert son funeste fusil de chasse. Affublé de son look de trappeur, le visage marqué et tatoué, encadré par de longs cheveux bruns et raides et d’une barbe grisonnante, le personnage nous accueillera de sa voix aigüe et nasillarde avec un court remerciement. Restant quasi constamment en avant de ses amplis de retour, la guitare portée bien à la verticale, Dylan caresse sa Les Paul tout en se dandinant durant les longues minutes que durent chaque morceau, à commencer par deux extraits du dernier en date, Primitive And Deadly. Tout chant présent sur l’album est oublié, comme un retour aux sources instrumentales de la musique d’Earth. Hypnotisant, lancinant et transcendant sont les maîtres-mots de ce show monolithique. Les boucles des deux guitares s’enchaînent, se font écho et s’entrecroisent, sur le rythme tellement lent de la batteuse que le headbang en devient impossible. Puisant dans les dernières compositions (avec une nouvelle, inédite, en bonus), la setlist offerte ce jour-là est parfaitement homogène, donnant au concert une ambiance et une impression de voyage dans l’espace dont le terme, au bout de moins d’une heure, viendra bien de trop rapidement.



Décidé à ne pas trop m’éloigner de la Valley en vue du prochain trio à venir, les bienheureux Melvins, c’est vers l’un des piliers de la scène black metal sud-américaine que je me dirige à quelques pas de là, sous la gigantesque double-tente Altar-Temple. Cuirasses noires, voix de crapaud à la Immortal, double pédale et corpsepaint, Inquisition et leurs morceaux glaçants jusqu’à la moelle contrastent nettement avec l’ambiance de la Valley. Bien qu’il ne soit qu’un duo, le groupe arrive pourtant à donner une profondeur intense et abyssale à leurs morceaux, captivant et absorbant l’audience dans leur univers païen.


Un show des Melvins, les parrains du grunge et du stoner, c’est comme une boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi l’on va tomber (mais avec eux on est certains d’en avoir pour notre argent). Un pedigree immaculé et une discographie foisonnante, toujours surprenante et à l’avant garde, Melvins possède en outre la particularité d’avoir un line-up mouvant au gré de ses collaborations en studio. Le noyau dur du groupe, composé de Buzz - King Buzzo - Osborne (célèbre autant pour sa robe de scène que pour sa coupe de cheveux à la Tahiti Bob) et du batteur dément Dale Crover, s’adjoignent en effet régulièrement les services de gaziers tout aussi talentueux qu’eux. 
Mais contrairement à 2011, le duo Melvins n’est pas venu avec le batteur et le bassiste de Big Business dans ses valises (tournant alors sous le nom « The Melvins »), mais avec Steven Shane McDonald à la basse. Cette grande perche, officiant dans l’excellent groupe de power-pop Redd Kross (dont les Melvins effectueront ce soir là une reprise en clin d’oeil, "Frosted Flake") et vu récemment dans Off! (le groupe de Keith Morris, ex-Black Flag), compte en effet parmi les collaborateurs du dernier album en date des Melvins, Basses Loaded. Possédant un jeu de scène expressif, maniéré et humoristique, McDonald est en adéquation totale avec l’univers déjanté et survolté des Américains. A recueillir les avis de tout le monde, la prestation de 2016 souffre la comparaison avec la puissance de celle de 2011, un batteur en moins oblige. D’autant plus que le choix des morceaux en déroutera plus d’un, à l’image de l’entame par la longue "Eyeflis", dont l’intro donne plus l’impression d’un bœuf de fin de soirée arrosée ou d’un soundcheck tardif. Composée pour moitié de reprises sorties de derrière les fagots, cette setlist ne favorisera donc en rien l’adhésion du public non averti. C’est en pleine conscience des travers du génie retord des Melvins qu’il fallait aborder ce concert. La foule amassée dans les barrières pour admirer de près la robe maçonnique de Buzz et la calvitie partielle de Dale, répond toutefois comme il se doit aux morceaux et aux boutades des trois compères. Entre de rares morceaux explosifs ("The Kicking Machine", "Night Goat" et les reprises de Kiss ou d’Alice Cooper), l’ambiance resteea généralement lourde, pesante, et l’on ressortira de ce show des Melvins, une fois n’est pas coutume, partagés entre l’incompréhension et la jouissance totale.

Mon running order se faisait désespérément vide avant l’heure de la grande messe de Rammstein, aussi de ma ballade entre le dance-metal viking de Korpiklaani ou le punk pseudo-celtique des Dropkick Murphys je retiendrais bien peu de choses. Pour trouver une bonne place, il fallait venir très très tôt. Même une heure avant, il était quasi impossible de se déplacer dans une foule immense et compacte comme une rame de la ligne 13 du métro parisien aux heures de sorties de bureau (mais sur plusieurs hectares). Qu’elles sont loin les années où l’on pouvait gruger jusqu’aux premiers rangs, ce même sur les têtes d’affiche. J’arrive à me placer tant bien que mal avec une vue dégagée sur la scène encore occultée par un rideau. Enfin, le gigantesque décompte de 60 secondes attise la foule attendant depuis des heures ce moment. Le temps où Rammstein ne rencontrait aucun succès dans l’hexagone est bien loin derrière nous. Après un court feu d’artifice éclairé par des projecteurs déboule l’intro techno-martiale "Ramm 4", véritable hommage du groupe à sa propre carrière. Les deux guitaristes débarquant du plafond, debout sur les ponts de lumières, donne le ton : les grands maîtres de la mise en scène sont là et ils s’appliqueront à nous le prouver au court d’une heure trente d’un show rodé au millimètre près. On aura pourtant eu un peu peur au départ, avec une première partie de set lente au possible. Mais Rammstein est un diesel, et à partir de "Keine Lust", le show s’emballe et se transforme en avalanche de tubes. C’est l’un des avantages des tournées hors promo, de voir un best-off ambulant. Bien décidé à cramer les poils du premier rang, Rammstein va multiplier les effets pyrotechniques qui se répercuteront d’ailleurs en simultané sur les décors de tout le site du Hellfest. 



Affublés de lances-flammes devant la bouche, Lindemann, Kruspe et Landers assureront un "Feuer Frei" aussi monumental que torride pour la fosse. Feux d’artifice, arc enflammé et guitares lances-flammes, la liste des effets spéciaux est longue. Le reste du groupe, fidèle à sa légendaire réserve, laisse le show à Lindemann, et Flake et ses claviers positionnés à la verticale. On retrouve avec plaisir nombre des gimmicks présents dans leurs autres lives, comme l’épisode de la baignoire à double-fond dont Flake, aspergé d’étincelles, ressort en costume brillant. Après une setlist idéale et un premier final en apothéose sur "Ich Will", "Du Hast" et une reprise, "Stripped" (de Depeche Mode), le groupe sort les gros moyens pour l’encore : "Sonne", "Amerika" et une "Engel" qui fera siffloter à l’unisson les cinquante mille festivaliers s’étalant devant les yeux d’un Till ailé et en suspension, d’un bout à l’autre du site. On pourra toujours reprocher à cette débauche de moyen de ne laisser aucune part à l’improvisation, qui est pour certains l’essence du rock’n’roll, cette leçon de professionnalisme démontre que Rammstein est un groupe réellement à part et dépassant cette notion.

Hésitant un instant à rejoindre la Warzone pour un vrai show de rock’n’roll avec ces chers Kvelertak, l’idée de passer une heure à se frayer un chemin à travers la marée humaine me résigne à m’avancer plutôt vers la MainStage 2, sur le point de voir débarquer les héros de l’adolescence d’à peu près tout le monde ici, The Offspring. Mais l’on sent dès leur arrivée, visages fermés, emmitouflés dans leurs parkas The North Face, que l’heure est un peu trop tardive pour nos vétérans du punk-rock californien et qu’ils préfèreraient être bien blottis, couchés au fond de leur tourbus. 



Heureusement, Dexter Holland, bien qu’il nécessite un guitariste au fond de la scène pour assurer ses parties de guitares, assure parfaitement les parties vocales. « Now dance, fucker, dance » ordonne "You’re Gonna Go Far, Kid", et le public s’exécute trop heureux de pouvoir jeter ses dernières forces dans la bataille au son des hymnes de son enfance comme "Come Out And Play", "Original Prankster", "Staring at the Sun", "Have You Ever" et bien d’autres. Même sur les morceaux récents, le Hellfest de 1h du mat’ se montrera un excellent public. Il faut dire que la recette du punk-rock d’Offspring reste quasiment inchangée depuis 1984. La vue des pogos se formant malgré l’heure tardive semblera enfin dérider les Californiens, en premier lieu desquels ce bon vieux Noodles. Se lâchant enfin, le concert prend une bien meilleure tournure que ce que les mauvaises langues pouvaient présager. Personne ne boude son plaisir sur la flopée de titres d’Americana et de Smash qu’Offspring nous envoie en pleine face. 



Jumpant comme de vieux ados attardés sur le ska de "What Happend To You" et du what-the-fuck total d’"Hit That", on ne voit plus le temps passer jusqu’à l’enchaînement final monstrueux, de "Why don’t You Get a Job" à "Self Esteem" en passant par "Pretty Fly" et l’inévitable "The Kids Aren’t Alright". Revenant directement de 1998 vers 2016, il est déjà temps de retourner au camping pour reprendre des forces, ou continuer sur la lancée, c’est selon.



Texte : Clément P.
Photos : Julien Chazo et Bactéries (ambiance et décors)

Merci à Roger et Olivier de Replica Promotion / Julien Chazobénit et Metalorgie pour les photos.




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