jeudi 19 mai 2016

Interview : Killswitch Engage

Il y a quelques mois, nous avons rencontré Jesse Leach, frontman de Killswitch Engage, qui nous a parlé de son histoire avec le groupe (séparation, retrouvailles), mais aussi d'Incarnate, leur nouvel album et de leurs projets pour l'été...

Alternativ News : Salut Jesse, merci de nous accorder un peu de ton temps !
Jesse Leach : Merci à vous de vous intéresser à moi et à Killswitch Engage ! [rires]

Pour commencer, pourrais-tu revenir sur ton départ du groupe en 2002 ?

Bien sûr. Je traversais une période de dépression assez sévère alors que nous étions en tournée. J’étais jeune, stupide, irresponsable, je n’avais confiance en moi ni en tant que personne, ni en tant que chanteur, alors j’ai simplement enclenché le siège éjectable et j’ai quitté le groupe, ce qui a pris tout le monde un peu au dépourvu. J’ai traversé des moments difficiles, je me « cherchais » beaucoup, j’ai enchaîné les boulots et en cumulais plusieurs en simultané (jusqu’à trois en même temps), je n’arrêtais jamais. J’essayais de recoller les morceaux.

Pour faire court, j’ai appris pas mal de choses sur moi-même, j’ai joué dans plusieurs groupes entre temps, dont Seemless, et c’est là que j’ai de nouveau pu apprécier les tournées. Nous n’avons plus eu à annuler des shows comme nous l’avions fait à l’époque avec Killswitch parce que j’avais énormément de problèmes vocaux. Je ne savais pas comme prendre soin de ma voix, je forçais beaucoup trop, et j’avais des problèmes de reflux gastriques qui n’avaient pas été diagnostiqués et qui produisaient du mucus et des trucs du genre, ce qui n’aidait pas à maîtriser ma voix.
J’ai eu le temps, avec ces projets parallèles, de faire le point sur celui que j’étais vraiment, de me réhabituer aux tournées… J’ai aussi fait partie d’un groupe appelé The Empire Shall Fall, que j’avais créé. Toutes ces expériences m’ont refait tomber amoureux de la musique à nouveau.
Adam Dutkiewicz – de Killswitch – et moi avions aussi un autre projet ensemble, Times Of Grace, qui a vu le jour pendant le hiatus de Killswitch, alors que ça n’allait plus trop avec Howard, l’autre chanteur. À travers ce projet en particulier, j’ai vraiment été réconcilié avec les tournées. Quand notre tournée avec Times Of Grace a pris fin et que Killswitch sont retournés en studio pour enregistrer leur nouvel album, j’ai repris un job en tant que serveur à New-York. Je me suis dit : « Bon, voilà. Je vais apprendre l’art de la préparation de cocktails et je vais devenir super bon mixeur et je vais faire carrière en tant que barman. » 
C’est là que Killswitch Engage m’ont demandé de revenir au sein du groupe, alors qu’ils venaient de se séparer d’Howard. J’ai d’abord refusé, parce que je ne me sentais pas capable de chanter quelque chose qui avait été écrit par quelqu’un d’autre. Ce n’était pas « moi », et je ne l’avais jamais fait auparavant. Alors j’ai continué à bosser en tant que serveur, et j’ai appris que le groupe avait organisé des auditions pour choisir un nouveau chanteur. C’est là que je me suis dit « Ça ne fonctionnera pas avec un troisième chanteur ». Je me souviens que c’était pendant ma pause au travail, et je me suis dit que je devais au moins essayer, tenter ma chance.



J’ai commencé à écouter les chansons que je n’avais pas écrites, celles d’Howard, et je suis plus ou moins tombé sous leur charme. Il y avait ce morceau, "Arms Of Sorrow", qui m’a vraiment marqué. Je pouvais tellement m’identifier aux paroles, c’est comme si je les avais écrites moi-même. On peut entendre à quel point Howard est sincère quand il chante ça, on peut sentir ses émotions, son appel à l’aide. C’est en écoutant cette chanson que je me suis dit « Ça, c’est dans mes cordes, ça me correspond ». C’était une excellente compo, je m’en suis rendu compte dès la première écoute, et pendant deux semaines, j’ai pris le temps de m’imprégner de toutes ces chansons, et quand je me suis pointé aux auditions, j’étais le dernier sur leur liste – j’avais demandé à être le dernier.
Je suis arrivé après qu’ils aient auditionné une dizaine de chanteurs, ils avaient tous l’air fatigué, ils avaient fait ça toute la journée… J’ai débarqué avec une détermination dingue, je m’étais mis une sacrée pression pour réussir cette audition. C’était un peu bizarre, ils m’ont vu arriver et ils étaient là en mode « Bon, vas-y, fais tes preuves ». Et alors qu’on avait seulement effectué la moitié de l’audition, on s’est regardés eux et moi, l’air de dire « C’est plutôt fun », et chacun de nous avait l’air de bien apprécier et eux semblaient se remotiver.
Au lieu des 8 chansons initialement prévues, on a fini par en faire dix-sept. Et après ça, je me suis mis face à eux et je leur ai dit « Écoutez les mecs, je suis un autre homme que celui que vous avez connu il y a plusieurs années. Si vous choisissez de me donner une seconde chance, je vous donnerai tout ce que j’ai, je ne vous laisserai plus tomber. Et si vous préférez choisir quelqu’un d’autre, je respecterai cette décision. »
Le lendemain, j’avais un appel du manager, qui m’a demandé mot pour mot : « Tu veux récupérer ton ancien boulot ? » Et évidemment, j’ai répondu oui. On s’est retrouvés sur les routes quelques semaines plus tard, à faire des festivals européens à un rythme plutôt soutenu.

Ça fait maintenant trois ans que tu es de retour dans le groupe, est-ce que tu penses que cette « pause » de dix années était une bonne décision ?

Oui, absolument. Je n’ai aucun regret, tout arrive pour une raison. Je ne pense pas que j’aurais pu évoluer de la même manière, ou que j’aurais pu devenir aussi stable que je le suis aujourd’hui s’il n’y avait pas eu ce break, cette remise en question. Toute ma vie, j’ai dû me battre pour avoir ce que je désirais, rien ne m’était acquis. Aujourd’hui encore, il y a des moments où je réalise la chance que j’ai d’être de retour au sein du groupe et je me dis : « Wow, je suis à nouveau là, à faire le tour du monde et à faire la musique que j’aime, c’est dingue ! »

Tu as parlé de tes autres groupes, y compris celui avec Adam. Tu es donc resté en contact avec les autres membres de Killswitch après avoir quitté le groupe ?

Oui, en tout cas à l’époque de Times Of Grace, on passait tous du temps ensemble à nouveau. Mais c’est vrai qu’au moment où j’ai quitté Killswitch, c’était un peu plus tendu. Adam et moi nous sommes toujours restés très proches, mais les autres m’en voulaient un peu. Ça a pris du temps à Mike de me pardonner, mais je le comprends. J’ai conscience d’avoir merdé : notre groupe commençait tout juste à prendre son envol et moi, j’ai tout lâché. Il a été plutôt rancunier pendant un moment, mais c’est du passé maintenant. On a retrouvé la même complicité qu’aux débuts. C’est peut-être même plus fort encore : je dirais qu’à nos débuts, on était comme une bande d’amis, alors que maintenant on est plutôt une famille. Ça fait maintenant plus de trois ans qu’on tourne ensemble à nouveau.

Du coup, as-tu laissé tomber tous tes autres projets depuis ?

Non, avec Times Of Grace on enregistre quelques démos à droite à gauche, mais avec l’album de Killswitch qui arrive, nous devons mettre les autres projets entre parenthèses pendant quelques temps – pour des raisons légales, notamment. D’ici un petit moment, peut-être que je pourrai consacrer davantage de mon temps aux autres projets, mais c’est vrai que pour l’instant je me focalise vraiment sur Killswitch.

Parlons justement de ce nouvel album, Incarnate, prévu pour le mois de mars. Vous avez bouclé l’enregistrement il y a un bon moment, pourquoi attendre si longtemps pour le commercialiser ?

Adam a produit l’album, et il est perfectionniste à l’extrême. En plus d’être en charge de la production, il devait se plier aux mêmes contraintes que nous : tournage de clip vidéo, promo, tout ça… Ce qui ne lui laissait peut-être pas autant de tranquillité qu’il aurait souhaité. Pour tirer vraiment le meilleur de notre travail, il a en stock quatre ou cinq versions différentes de notre album ! Il a changé des petits détails, pinaillé dans son petit labo de scientifique, jusqu’à ce que le résultat lui semble aussi parfait que possible, qu’il soit vraiment satisfait de ce qu’il entendait. Je suis content qu’il ait fait tout ça, le rendu est incroyable ! On a écouté le mix final il y a quelques jours, on est tous très heureux. Ça valait la peine d’attendre !

Qu’est-ce qui est différent sur cet album, comparé aux autres ?

Pour moi, faire partie du processus dès l’écriture, c’est assez nouveau. Me plonger dans la musique, dans ce mouvement créatif, trouver de nouvelles idées et décider de la direction dans laquelle je souhaitais aller… D’un autre côté, sur le plan émotionnel et au niveau des paroles, je pense que c’est notre album le plus honnête, le plus « cru », c’est comme une quête de l’âme, c’est le truc le plus poignant que j’ai jamais écrit.
Ça tourne beaucoup autour de la douleur, de la dépression, c’était très dur de mon côté de donner tout ça, de dévoiler cette partie de moi. C’est peut-être plus calme que ce qu’on a pu faire par le passé, mais nous gardons tous les éléments qui ont fait Killswitch. Notre son est toujours là, mais on a pris un peu de liberté artistique pour amener de nouveaux éléments. Je suis fier que nous ayons fait cela.

Dans une autre interview, tu disais que vous étiez tous excités à l’idée de produire la meilleure musique que vous ayez jamais produite. Est-ce que tu penses que vous avez réussi ?

Pour moi, oui, mais je ne peux pas comparer cela aux précédents albums auxquels je n’avais pas participés et où ce n’était pas moi qui écrivais les chansons… Ce serait très bas de ma part ! Mais c’est absolument le meilleur boulot que moi, j’ai pu accomplir ! Et tout cela dans les meilleures dispositions imaginables ; nous sommes plus proches que nous l’avons jamais été, nous avons passé énormément de temps tous ensemble, dans le même espace, et ça nous a fait beaucoup de bien. Nous étions sur la même longueur d’ondes sur tous les terrains, musique y compris, alors je pense qu’on peut dire que nous sommes tous très fiers de ce que nous avons accompli.

Pendant ta « pause », as-tu eu le temps de prendre des cours de chant ?

Oui, j’en ai pris ! Mais plus que de m’apprendre à placer ma voix, mon coach m’a donné des conseils sur la qualité de vie, sur mes habitudes alimentaires notamment : limiter les boissons alcoolisées ou chimiques (de type soda, boissons énergisantes…), manger trois heures avant le show, et j’ai suivi ces conseils de mode de vie pendant l’enregistrement de l’album en studio. Cela m’a beaucoup aidé, pas seulement sur le point de vue santé, mais cela joue beaucoup sur le moral. Prendre soin de soi aide à se sentir mieux, et j’en avais vraiment besoin. Je suis un chanteur très émotif, j’ai tendance à me crisper quand je chante et que je ressens de la douleur ou de la colère, et j’ai appris à me relaxer, à être plus zen, ce qui était très dur pour moi mais j’ai réussi à suivre les techniques de mon prof, et ça marche plutôt bien !
Je vais m’acharner, continuer à aller toujours plus loin. Je veux vraiment donner le meilleur de moi-même et devenir le meilleur chanteur que je puisse être.

Est-ce que c’est différent de bosser avec le groupe aujourd’hui que ça l’était à l’époque ?

Énormément ! Personnellement, c’est surtout au niveau de ma confiance en moi que je ressens une différence. Mais ces mecs-là, ils ont beaucoup grandi, ils ont voyagé à travers le monde, foulé une quantité inimaginable de scènes dans tellement de pays différents… C’est tellement cool de travailler avec un groupe qui sait ce qu’il fait ! Je ne pense pas que j’aurais pu retourner dans le groupe tel qu’il l’était à l’époque. Aujourd’hui, j’adore notre façon de travailler ensemble – et en plus de ça, on joue sur des scènes beaucoup plus grandes, devant des foules plus enthousiastes… Et on voyage en tourbus ! C’est la première fois que je mets les pieds dans un tourbus, et c’est tellement cool. On a des télés, des consoles de jeux… Toute ma vie, je n’ai connu que des vans pourris et les nuits passées chez des gens à droite à gauche, sur la route. Là, j’ai mon propre lit !

Killswitch Engage ne vient pas souvent à Paris… Y a-t-il une raison à cela ?

Malheureusement non, nous ne venons pas très souvent… Je ne saurais pas exactement expliquer pourquoi, mais cela a un rapport avec l’offre et la demande ; sans doute que chez vous, les promoteurs ne voient pas l’intérêt de faire venir Killswitch. De tous temps, nos shows avaient lieu dans de plus petites salles ici. C’est pareil pour l’Italie – les shows sont cools, mais ont lieu devant un plus petit nombre de fans. Mais on ne vous en tire pas rigueur, on comprend que cela puisse être comme ça dans certains pays et on serait ravis de revenir dès que l’occasion se présentera ! J’adore Paris, chaque fois que je viens ici j’aimerais pouvoir rester plus longtemps. Je croise les doigts pour que l’on puisse bientôt revenir jouer dans votre belle ville ! Mais pour le moment je ne sais ni si, ni quand ça aura lieu. On sera au Hellfest Festival en France, si certains veulent faire le déplacement.

Propos recueillis à Paris en face à face par Laurie B. le 18 janvier 2016. 





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