lundi 2 mai 2016

Chronique : Nothing - Tired Of Tomorrow

Dans notre monde actuel, il est bien difficile de croire aux lendemains, et il le sera encore plus pour nos enfants. On nous rabâche sans arrêt de sourire à la vie, d'évoluer, de grandir. Mais à quel prix ? Tout cela a-t'il un sens, alors que la vie n'en a objectivement pas ? Nous sommes beaucoup, que l'on soit jeunes ou vieux, à être quotidiennement fatigués de nos vies, à être fatigué d'un lendemain dont on sait de quoi il sera fait, avec à l'arrivée une inévitable mort. Alors oui, dites-le moi, quel est le sens de la vie, si l'on doit mourir ? Fatigués du lendemain, les garçons du groupe Nothing, un nom on-ne-peut-plus approprié à la situation, le sont aussi.

C'est l'un des groupes les plus malchanceux de ces dernières années, tellement qu'au final, la poisse les fait désormais rire, et qu'ils s'en servent comme un puits d'inspiration. C'est ainsi qu'est né Tired Of Tomorrow, un disque coup de poing, un catharsis sarcastique, insouciant et fataliste, où les garçons se libèrent de leur maux et de leur résignation, histoire de s'apaiser l'esprit, l'occuper, de tuer leur temps en rigolant de toute cette merde ambiante, de ce temps qui finira bien lui aussi par nous tuer beaucoup plus vite que l'on ne le pense. Et vous savez quoi ? Ça fait du bien.

Ne plus croire en rien, c'est un sentiment affreux. Ceci, vous pouvez y croire. Mais eux réussissent à transformer ce sentiment en quelque chose de léger, de marrant, de plaisant. Nothing a ce brin de génie, qui fait comprendre que pour certains, la vie est tellement stupide et insignifiante que cela en devient finalement drôle. Où l'art de faire du nihilisme une pensée positive. Guilty Of Everything, le premier album des américains, était déjà relativement sombre et désabusé au-delà du fait d'être un album frontal et percutant, même si les influences shoegaze et quelques voyages lyricaux dans le cosmos invitaient au laisser-aller. Entre ce premier disque et le second, une incroyable successions de malheurs se sont abattus sur le quartet : des décès à répétition dans l'entourage du groupe, des scandales encore jamais élucidés à base de tweets homophobes et transphobes sur le compte du bassiste Nick Bassett, a.k.a le grand trolleur immature en chef/guitariste et chanteur du groupe Whirr (et ex-deafheaven), une signature sur le label Collect Records avortée à cause du scandale qui visait le mécène fan d'emo de ce label qui n'était autre que... Martin Shkreli, et une agression par 5 hommes qui a failli coûter l'audition au frontman Domenic Palermo, ex-taulard fils d'alcoolique vociférant auparavant sa rage de vivre au micro de Horror Show, un groupe de hardcore auteur de deux EP sortis chez Deathwish Inc. et ayant eu sa petite réputation en Philadelphie, ou il évoquait déjà la peine, la perte, l'insignifiance, en y cherchant de quoi y sourire. C'est précisément ce que veut faire comprendre à qui voudra l'entendre Tired Of Tomorrow, qu'aussi profond soit le non-sens et la violence de nos existences, il est essentiel de trouver un sens malgré tout à notre errance sur Terre, de rire de nos blessures, de nos pertes, de nos poisses, de notre futilité, car hey : si tu lis ces lignes, c'est que tu es aujourd'hui en vie, que tu ne veux sûrement pas mourir, et personne ne reviendra jamais de la mort quand elle se présentera à nous que tu le veuilles ou non (nos dieux sont toujours attendus à l'accueil, soit-dit en passant). Nos peines quotidiennes sont guérissables à différents degrés, pas la mort. Alors rions-en, exorcisons-les, tant qu'il en est encore temps.

On pouvait s'attendre à encore plus de puissance sismique, de groove, de dissonances, surtout en sachant que c'est Will Yip qui a été chargé de la production du disque, mais le groupe a finalement préféré travailler sur les ambiances, la légèreté, et renouveler son univers musical. Faire un disque plus sombre encore, cela les aurait sûrement enfoncés mentalement. Domenic Palermo se confiait au webzine Noisey il y a peu : "J'ai trouvé le titre [de l'album, NDLR] avant qu'on ait composé le moindre morceau. On en a tellement bavé pour que ce disque existe. Mais il ne faut surtout pas le prendre comme quelque chose de sombre ou de désespéré, je ne suis pas suicidaire, ce n'est pas dans mon ADN". C'est ainsi qu'on se retrouve avec des titres délicats ou des ballades teintées de réverb comme "Nineteen Ninety Heaven" ou "The Dead Are Dumb", qui rappellent fortement les travaux d'un des groupes de shoegaze de référence des américains : Slowdive. Ou alors que les morceaux les plus percutants, tels que l'excellent et tubesque "Vertigo Flowers", évoquent paradoxalement plus le fun que la tristesse. Ce disque dévoile un vrai travail musical : des cordes font leur apparition, ainsi que les talents de pianiste de Nick Bassett. Pouvait-on s'attendre à un final aussi éblouissant, épuré et dramatique que le titre "Tired Of Tomorrow", de la part d'un groupe qui sortait quelques mois auparavant deux morceaux de pure grunge/hardcore passant totalement outre le respect de l’ouïe ? Ah, mais oui, dramatique... On avait pas dit que ce disque n'était pas désespéré ? Rassurez-vous, au fond, il l'est bien, c'est frappant. Mais encore une fois, il s'agit de rire de cette fatigue, de la tourner en dérision.

Nous exploser l'appareil auditif, cela reste cependant dans les objectifs des américains : "Curse Of The Sun" nous envoient en pleine tête des riffs de type séisme, le fuzz poussé au max, mais avec moins d'effets atmosphériques que sur le précédent LP, un titre qui par ailleurs rappellera sûrement aux 90's kids les early releases des Smashing Pumpkins. Mais faire la même chose sur une dizaine de titres aurait été un exercice périlleux, ou le groupe se serait assurément perdu dans la masse des groupes shoegaze faisant le plus de bruit possible pour au final faire résonner du vide. D'ailleurs, sur le titre "Eaten By Worms", on a la forte impression de se trouver face à un rip-off de "Creep" de Radiohead, en un peu plus sombre encore, mais également en plus creux. C'est finalement dans les morceaux les plus légers que le groupe est le plus intéressant sur ce disque : Tired Of Tomorrow propose un équilibre entre toutes les influences des musiciens, et dévoile une prise de maturité certaine des membres de la formation. C'est ainsi que l'on se surprend à se laisser happer par ce disque, à l'écouter des dizaines de fois.

Ce LP synthétise tout ce qui faisait un bon groupe de rock alternatif dans les années 90, ce que fait Nothing depuis le début : un univers musical sombre, auto-destructeur, lucide sur son temps, mais également catchy, direct et sans complexe, un background punk/hardcore, et des effets de guitare noyant l'auditeur dans le brouillard, l'eau, ou dans un semblant d'effets secondaires d'une prise de substances psychotropes quelconques (à vous de retrouver lesquelles, je serais bien incapable de vous les raconter, ne touchant à aucun autre psychotrope qu'à du café). Soyons clair : nous tenons ici l'un des albums de l'année à n'en point douter, et ce n'est pas pour son contenu musical au sens strict du terme, car oui, il n'est pas parfait, il n'est pas inoubliable, et la production de Will Yip a même tendance à nuire aux ambitions légères de l'ensemble des 10 morceaux de ce disque. Mais c'est les tripes, les larmes, le sang et la sueur qui remplissent chacun d'entre eux, le contexte, l’émotion et l'intention, qui les rendent uniques, intenses et importants. Un album à vivre plus qu'à écouter, surtout si l'on se sent dead inside.

4/5
Guillaume D.

1. Fever Queen
2. The Dead Are Dumb
3. Vertigo Flowers
4. ACD (Abcessive Compulsive Disorder)
5. Nineteen Ninety Heaven
6. Curse Of The Sun
7. Eaten By Worms
8. Everyone Is Happy
9. Our Plague
10. Tired Of Tomorrow





1 commentaire :

isonfire antoine a dit…

ressemblance vraiment troublante sur le titre vertigo flowers avec l excellent groupe my vitriol album finelines..