dimanche 28 février 2016

Chronique : Jack Garratt - Phase

La soirée du 13 novembre 2015 restera dans les mémoires françaises pour des raisons bien sombres. Pourtant, tandis que des fanatiques prennent les vies de dizaines d’innocents à Paris, le festival Sonic Visions du Luxembourg me procure au même moment un souvenir bien plus heureux : la découverte d’un jeune anglais de 24 ans, s’approchant seul sur scène de ses instruments avec pour seule arme un sourire timide aux lèvres. « Ses » instruments en effet, car Jack Garratt joue tout aussi bien du clavier, de son drum kit ou de la guitare, et souvent des trois en même temps. Cette prouesse ne pouvait déjà que forcer l’admiration, mais
ce sont bien les premières notes de sa voix qui finiront de confirmer la première impression : un petit prodige est devant nos yeux. Dès lors, c’est avec une joie et une impatience certaines que j’attendis la sortie de son premier album Phase, finalement livré le 19 février 2016. Et quel album !

Le constat est très simple : vous ne tarderez pas à entendre parler de Jack Garratt, si ce n’est déjà fait, car il fera partie des révélations 2016. Aussi jetez-vous sur Phase avant que Phase ne se jette sur vous. L’album commence sur la reprise du thème de "Synesthesia" (morceau instrumental présent sur son 2ème EP) et on retombe de suite dans ce savant mélange d’électro et de hip-hop, alors que Jack fait directement preuve des talents de sa voix, montant haut dans les aigus sur une introduction des plus virulentes. Notons au passage que la partie III du même morceau ne présente elle qu'un seul bémol : le déluge électronique trop fugitif ! La bonne nouvelle est que le jeune artiste a repris presque tout l’ensemble de ses titres précédemment édités et les a habilement intégrés aux nouveaux morceaux. C’est avec un réel plaisir qu’on retrouve ces plages mélangeant si facilement dance aux accents r’n’b et électro-pop à l’émotion à fleur de peau, faisant autant bouger le corps qu’attendrir le cœur. Le refrain fédérateur de "Breathe Life" découvert en single trouvera bientôt de nouvelles personnes pour le sing-along : « Oh won’t you breathe life into these dead lungs I keep under my coat? And keep life warm against the cold night as our bodies grow old » ; son premier tube "Worry" nous donne toujours autant envie de serrer sa moitié et de la célébrer tandis que le plus récent "Weathered" nous fait voyager vers de plus grand espaces, à l’image de son clip vidéo.
On retrouve également les titres "The Love You’re Given" et "Chemical", issus de son second EP, qui apportent un côté plus électro industriel à l’ensemble. Je ne saurais par ailleurs que trop conseiller l’édition deluxe pour (ré)écouter le reste des anciens morceaux, notamment "Water" pour son formidable riff de guitare et la magnifique "I Couldn’t Want You Anyway" dont la fragilité vous fera retenir votre souffle.

Qu’en est-il alors des nouvelles compositions ? Le jeune Anglais perfectionne encore son cocktail émotion/énergie en proposant des titres complètement rhythm’n’blues au sens noble du terme, c’est-à-dire en évitant la mièvrerie des titres formatés pour la radio et en jouant méthodiquement avec le changement abrupt des séquences : on pensera forcément à Justin Timberlake sur la très réussie "Far Cry", qui démontre encore toute les possibilités de sa voix. "Surprise Yourself" joue elle aussi sur l’alternance entre explosions rythmiques et apartés doucereux, créant une véritable vague de son puissante mais chaloupée. "Fire" réussit quant à elle là où "I Know All What I Do" échoue peut-être en laissant exploser le rythme de temps à autre, possédant ainsi un réel potentiel de single. On termine le premier album sur "My House Is Your Home", morceau au coin du feu qui laisse transfigurer l’amour de Garratt pour le blues et nous fait profiter de son grain de voix enroué. Encore une fois je ne peux néanmoins que conseiller l’édition deluxe pour enchaîner sur "Falling", titre emmené par la litanie de la guitare électrique jouant au chat et à la souris avec le texte murmuré, phrasé ou vociféré par la voix possédée de notre jeune artiste.

Avec 19 morceaux au total, ce premier album ressemble déjà à un best of. C’est avec une facilité déconcertante que Jack Garratt mélange les meilleurs aspects de la pop, de l’électro, du hip hop, du r’n’b et du blues pour livrer des morceaux aussi bien aptes à animer une soirée devenue trop molle qu’à nous faire rêver les yeux fermés. Les beats nous font bouger inconsciemment, la guitare et le clavier apportent à chaque intervention toujours plus de mélodie et les textes restent imprimés dans la tête. Flirtant avec tous les genres sans jamais s’engoncer dans un seul, narrant ses émois de manière simple et identifiable, possédant un sens indéniable du rythme et une voix d’or, Jack Garratt parvient à produire des titres qui plairont aux plus grand nombre (entendez « qui passeront sur les ondes ») tout en gardant cette âme profondément alternative. Phase nous rappelle tout simplement que la musique peut encore surprendre en 2016, et c’est bien la plus belle de ses qualités ! Ne ratez donc pas sa tournée en Europe à partir d’avril, le jeune homme et ses instruments méritent toute votre attention tandis que son ascension fulgurante se poursuit.

4/5

Benoît D.


01 Coalesce (Synesthesia Pt. II)
02 Breathe Life
03 Far Cry
04 Weathered
05 Worry
06 The Love You're Given
07 I Know All What I Do
08 Surprise Yourself
09 Chemical
10 Fire
11 Synesthesia Pt. III
12 My House Is Your Home
Deluxe Edition - CD 2
13 Falling
14 Water
15 I Couldn't Want You Anyway
16 Remnants
17 Synesthesia Pt. I
18 Lonesome Valley
19 Water (acoustic) 




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