Avant même d’avoir entendu la moindre note, on savait déjà que Colourmeinkindness aurait tout pour devenir culte. Forts d’un superbe premier album sorti il y a à peine plus d’un an, les Anglais annoncent pourtant en Juillet leur séparation après une tournée finale. Ainsi posthume avant l’heure, toujours supporté par le label Run For Cover – gage de qualité sur ces deux dernières années, la pochette pastel aux relents Matissiens suscitait déjà le mythe. Et les 10 titres qu’elle renferme, livrés avec sincérité et simplicité, ne déçoivent pas.
"Whole" commence aussi fort que "Fading", les guitares forçant le passage vers nos tympans pour mieux nous imprégner du chant oscillant constamment vers le cri d’Andrew. La session rythmique remplit admirablement bien son rôle, la basse apportant de la profondeur tandis que la frappe sèche de Crab est toujours aussi précise. Un pur titre emo/punk qui aurait facilement trouvé sa place sur I Wish I Could Stay Here et qui fait office de transition vers les nouveaux titres.
L’inspiration du quintet semble en effet s’être dirigée vers les racines du post-punk et du grunge anglais, donnant ainsi une touche rétro 80's-90's à leurs compositions emo/indie. "Spoiled" en est l’exemple parfait, habile mix d’un faux mid-tempo aux guitares dissonantes et de refrains aux accords limpides emmenés par une batterie galopante. Le riff de "Covet" semble lui largement inspiré de "Where Is My Mind?" des Pixies et transpire de cette énergie malsaine, presque seconde, que l’on pouvait ressentir chez Silverchair. La basse connaît ses secondes de gloire lors d’un solo et constitue la base de ce véritable mur de guitares qui s’élève lors des refrains. On notera d’ailleurs que le mix a été porté sur les guitares, leur donnant beaucoup de profondeur et de portance mais délaissant du coup la batterie, un peu étouffée et sonnant beaucoup plus studio que sur l’album précédent. L’ombre de Nirvana planera elle sur "Control", l’effet sur le micro rendant la voix brumeuse et complètement détachée des instruments qui poursuivent sans relâche leur frénésie sonore. Très inspiré !
Ces morceaux contrasteront d’ailleurs fortement avec des compositions lorgnant vers un pop/rock joyeux telles que "Breathe" pour laquelle les guitares se font berçantes et le texte (légèrement) plus optimiste, tandis que "Pine" se matérialise autour d’un accord presque sautillant et d’une batterie beaucoup plus ronde. A ceci près que les textes sont d’une noirceur sans équivoque : « Because I never have enough / I don't love you, I just need to be loved / I'm a liar. I'm a fake / Open up your chest, And let me throw your heart away ». Alors que I Wish I Could Stay Here relatait la longue et difficile guérison d’une rupture amoureuse encore fraîche, Colourmeinkindness évoque un rapport à soi et à l’être aimé très ambigu, Andrew semblant remettre en cause ses propres désirs et leitmotivs plutôt que l’éventuelle souffrance infligée par d’autres personnes : « Bad apple,Why do I want more? Skin so sweet, But you're rotten to the core » chante-t-il sur "Bad Apple" ou bien encore « Good heart and desire to please / I want a fatal disease / When I'm with you, I don't want to be with you » ("Covet"). L’homme semble s’enfermer dans son mutisme, convaincu de l’opacité de ses failles. Sur le très grunge "Black", il scande « I'd rather die, Than have you find out what I'm trying to hide / I can't escape, These walls I made / Surrounding me » tandis que les guitaristes enchaînent leurs accords massifs et tranchants. L’énervement, la frustration, le manque de repères se mêlent en un chaos sonore qui devra être artificiellement arrêté par la baisse progressive du son.
Afin de faire place à la faible lueur d’espoir que représente "Comfort". Perdues au milieu de 9 titres introspectifs et torturés, ces deux minutes illustrent à merveille la petite part d’innocence encore enfouie dans l’esprit d’Andrew (et dans le nôtre par la même occasion). Laissez-vous ainsi bercer, les yeux fermés, par cet accord chaleureux et réconfortant tandis que la voix se fait cristalline : « Pick me up, Put me on your shoulders / Sing to me, To help me get to sleep / The picture frame, Has seen far better days / But on the wall it's going to stay ». Candide réminiscence d’une jeunesse insouciante, la ballade rappelle à l’esprit notre nature faite d'espérance. Ce à quoi la bien-nommée "Wish" répondra par une pointe d’ouverture, sinon de réflexion, en guise de conclusion : « Maybe I'll wait, until my thoughts about you change / And the love that I once had returns again ». Encore une fois très Nirvanesque dans sa construction, Andrew empruntant jusqu’au timbre distant et rocailleux de Cobain, les guitares rugissent lors d’un crescendo à l’urgence dévastatrice avant de laisser s’exprimer la session rythmique sur un dernier break. Tous les toms sont sollicités tandis que les nappes de la basse imposent une palpable tension, savamment entretenue puis accélérée progressivement par la guitare principale. Et tous les instruments de se libérer finalement de leurs derniers carcans ! La dernière charge de Basement est épique et brillante, aussi brève que chargée d’émotion.
Car c’est bien l’émotion qui aura dirigé Colourmeinkindness. L’émotion brute de cinq jeunes Anglais jouant avec le cœur et les tripes, testament d’une honnêteté créative et d’une maturité musicale dignes des plus grands. Moins instantané mais plus consistant, ce deuxième et dernier (?) album s’inscrit inéluctablement dans la directe lignée de I Wish I Could Stay Here tout en extrapolant les talents et ressources de Basement. Un véritable changement dans la continuité, dont les mélodies resteront vissées dans votre tête. Dans les années à venir, parions qu’avec le succès promis à Colourmeinkindness, le groupe ne tardera pas à annoncer son retour. C'est tout le mal qu'on leur souhaite !
4/5
Benoît D.
01 Whole (03:10)
02 Covet (03:47)
03 Spoiled (02:44)
04 Pine (02:25)
05 Bad Apple (02:57)
06 Breathe (05:21)
07 Control (02:38)
08 Black (03:13)
09 Comfort (02:19)
10 Wish (05:02)
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