mercredi 17 octobre 2012

Chronique : Saez - Messina

Si Saez n'a pas drastiquement changé de style au fil des années, il a affûté son songwriting de manière considérable, tout en jonglant avec les styles qui l'ont influencé, que ce soit le folk, le rock, le piano et même l'electro, mais rarement - hormis God Blesse en 2002 – tous à la fois. Si par soucis de cohérence, et peut-être tout simplement par amour des instruments classiques, l'electro a complètement disparu de sa musique, Saez se permet de nous sortir un deuxième triple album condensant toutes ses influences de ces dernières années : Messina.

On commence avec Les Échoués, qui est l'album le plus équilibré. Entre l'héritage rock de J'accuse, son précédent album, et ses morceaux plus acoustiques. Dès la saisissante intro, « Fin Des Mondes », « pour vivre faut payer, pour s'aimer faut payer, pour mourir faut payer  [...] dis t'es pas révolté, de voir nos terres, toujours aux champs de blé, la culture de la misère », on est plongé dans une ambiance onirique d'où nous fera sortir le rugissement des guitares. On alternera ainsi les morceaux mi-down tempo, mi-rock : « Les Échoués », l'excellente « Betty », jusqu'à la magnifique « Les Fils d'Artaud » (en référence à l'acteur/écrivain Antonin Artaud) où jamais la voix de Damien n'a sonné aussi fragile : « à ton parfum de spleen, à s'aimer sous le chant du cygne [...] à nous les désespérés, à nos coeurs égorgés ». Les choeurs du final sous fond de piano sont terriblement envoûtants. 

L'ombre de Jacques Brel commence à planer sur des morceaux comme « Marie » - titre phare qui se termine par une explosion orchestrée aussi séduisante qu’inattendue  donnant véritablement une nouvelle dimension à la musique de Saez – elle sera omniprésente sur l'album Messina. Il revient à l'ambiance mystique du titre d'ouverture avec « Into The Wild », morceau dédié au magnifique film du même nom réalisé par Sean Penn : « si nous faisions comme lui, celui qui a tout quitté [...] redevenir pour un moment, celui qu'on a été un jour. » 
Il terminera ce premier acte par un très beau morceau au piano intitulé « A Nos Amours ». 

Situé au milieu, Sur Les Quais est l'album le plus rock. Dès le morceau d'ouverture, « Marianne » (métaphore évidente), c'est carrément le punk des Bérurier Noir qu'on entend avec des choeurs en oh oh inhabituels dans le rock de Saez, habituellement plus influencé par Noir Désir. Le texte se veut incisif, comme à son habitude : « derrière les murs de la cité, est-ce que tu vois les fleurs pousser ? ». La chanson d'amour « Sur Le Quai » fait penser à Brel chantant sur du Louise Attaque, mais on retiendra surtout « Webcams De Nos Amours », qui aurait eu sa place sur Debbie ou J'accuse, hymne au sexe virtuel : « j'aime bien quand elles se déshabillent, leurs seins pendus à mes guenilles », ou encore « Ma Petite Couturière », qui parle de l'évolution de la femme dans le monde du travail. 
« Je Suis Un Etranger » ou « Planche A Roulette » feront plus dans la chanson folk up-tempo façon Renan Luce. 
Avec seulement 8 titres, c'est la partie la plus courte de la trilogie. 

Saez a gardé sa meilleure cartouche pour la fin avec Messina, qui se veut l'album le plus « doux », celui rappelant le plus sa trilogie Varsovie/L'Alhambra/Paris, et faisant la part belle aux morceaux acoustiques, mais avec de nouvelles et puissantes orchestrations : « Aux Encres Des Amours », « Les Magnifiques », hommage à ces poètes maudits qui ont influencé son oeuvre : « Oui qu'elle fait bien sonner les mots, qu'on dirait les musiques, que j'ai jamais su faire » . On note également la présence de deux « Thème » de pure composition classique.
« Les Meurtrières » est encore un de ces morceaux parfaits qui vous fera verser des larmes, faisant un parallèle avec les 2 tours du World Trade Center, c'est tout simplement la plus belle chanson de rupture depuis « Putain Vous M'aurez Plus » : « 11 septembre au gré des cendres, le monde en pleurs pour le center, et moi qui pleure pour mon amour, je sauterais bien du haut d'une tour, bien sur la mienne est fille unique, bien sur qu'elle a le goût du ciel, bien sur qu'elle a le goût des tragiques, des meurtrières ».
Il nous réserve également deux très belles ballades au piano, « Ami de Liège » qui parle de la tuerie qui a eu lieu en Belgique le 13 décembre 2011 et « Châtillon Sur Seine », dans laquelle il parle de son enfance avec ses amis Nelly et Bruno, les souvenirs de la campagne, d'une vie simple au milieu des paysans : "Quand nous allions le long du ruisseau, pour écouter le chant de ses sanglots, à Châtillon sur seine pour y voir des bateaux, ivre de solitude tu m'apprenais Rimbaud. » Dans le genre, on avait pas entendu aussi émouvant depuis « Saint-Petersbourg ». 
« Le Bal Des Lycées » est peut-être la pièce-maîtresse de ce disque. 7 minutes au rythme crescendo, une rétrospective sur l'enfance et le temps qui passe : « On se dira jamais vieillir, puis on finira tous vieux cons, à regretter c'qu'on a perdu, celle qu'on aimait qui est pas venue.»
Si sa trilogie acoustique précédente pouvait sembler monotone et répétitive pour certains, ce n'est pas le cas ici puisque le rythme varie régulièrement, les instruments également et enfin des choeurs viennent dynamiser le tout. Et Dieu que le tout est beau. 

A chaque sortie on se demande comment Saez va parvenir à maintenir le niveau, qu'il élève toujours un peu plus. Certes, si avec 27 titres, il y en a forcément quelques uns en dessous du lot, si certaines formules reviennent d'album en album, au rythme des références maritimes chères à Brel, qui est ici une influence majeure, et des grands noms de la littérature française qui sont constamment cités, on ne peut que se laisser bercer et envoûter par la perfection des proses et la beauté des orchestrations en même temps que les (anciennes) nouvelles influences. Messina est tout simplement l'album le plus complet de Saez à ce jour, l'aboutissement de son oeuvre à ce stade, doublé d'un vibrant hommage au patrimoine culturel de notre pays. Et dire qu'il revient en décembre, avec un nouvel album : Miami

5/5

Sylvain L. 

Les Échoués
1. Fin des mondes (5:06)
2. Les Échoués (4:26)
3. Betty (5:23)
4. Marie (6:39)
5. Faut s’oublier (5:07)
6. Les fils d’Artaud (5:52)
7. Le gaz (4:21)
8. Into the wild (4:34)
9. À nos amours (5:34)

Sur Les Quais
01. Marianne (4:46)
02. Sur le quai (4:17)
03. Légionnaire (5:24)
04. Webcams de nos amours (4:33)
05. Ma petite couturières (6:06)
06. Je suis un étranger (3:52)
07. Planche à roulettes (4:44)
08. Rois demain (6:20)

Messine
01. Thème Quais De Seine (6:02)
02. Aux encres des amours (4:53)
03. Messine (6:16)
04. Les magnifiques (4:56)
05. Les meurtrières (5:38)
06. Bouteille à la mer (4:52)
07. Ami de Liège (7:54)
08. Le bal des lycées (7:03)
09. Thème Aux Encres Des Amours (4:52)
10. Châtillon-sur-Seine (6:05)

http://www.facebook.com/damiensaez



1 commentaire:

Anonyme a dit…

Très bonne chronique, j'approuve complètement à ce qui est dit et tu fais part d'une très bonne analyse.

Néanmoins, malgré que j'écoute beaucoup l'album (il faut écumer tous ces morceaux), je préfèrais à l'écoute Paris/L'alhambra/Varsovie qui se voulaient plus sobre et écrit de manière plus poétique. Surement l'inspiration dûe à la déchirure d'un amour qui n'existe plus ^^