Très peu de groupes peuvent se targuer d’avoir (eu) une réelle influence sur leur scène et de bénéficier du statut de formation culte. Archive en font partie. Quelque part entre Pink Floyd et Massive Attack, les Anglais développent depuis 1994 un rock progressif très porté sur l’électronique et le trip-hop. C’est donc une immense chance de pouvoir vivre leur évolution, sachant que des générations entières parleront de ce groupe au passé avec la nostalgie irréelle d’une époque qu’elles n’ont pas connue. Archive est une entité mouvante à la florissante discographie, solidement ancrée autour de ses deux pères et
qui a su évoluer au fil des changements de line-up et d’envies sans aucun faux-pas, tout en restant fidèle à son identité.
qui a su évoluer au fil des changements de line-up et d’envies sans aucun faux-pas, tout en restant fidèle à son identité.
Ecouter un nouvel album d’Archive, c’est comme retrouver un vieil ami. Animée par de précieux souvenirs, l’appréhension est à son comble lors des premières minutes. La peur du changement, la peur d’être déçu. Une première impression mitigée. Et puis, progressivement, les vieux repères disséminés refont surface en même temps que l’on apprivoise les changements, les nouveautés. Avant, finalement, d’apprécier à sa juste mesure ce nouveau comparse à l’aspect nouveau mais à l’âme de toujours. Car c’est bien ce que l’on ressent à l’écoute de With Us Until You’re Dead. L’imagerie violente et déchirée de l’artwork se ressent dans les morceaux à l’énergie brute. Archive est revenu à ses amours premières, au trip-hop de Londinium. "Conflict" propose ainsi cette facette qui privilégie le chaos, la saturation, l’écrasante grosse caisse de Smiley ; bref le côté terrien, les pattes de l’Hydre à neuf têtes qu’est Archive. Seulement… Seulement les cieux ne sont jamais bien loin, et l’auditeur s’élèvera doucement en fin de morceau, accompagné des cordes du Supersonic Belgian Orchestra dont le groupe s’est adjoint les services.
Avant la chute.
Rapide. Brutale.
Et l’introduction d’Holly Martin, nouvelle recrue du groupe, sur "Violently". La jeune femme joue des épaules à force de « Who The Fuck » et assène un chant phrasé des plus impérieux. Smiley maltraite ses fûts et nos oreilles, nous écrase ; sa rythmique est presque tribale et nous rappelle encore le trip-hop que le groupe jouait 16 ans auparavant. L’Hydre est en marche, et elle est furieuse. Son mal-être est perceptible, sa folie naissante : « Demonic presence hanging over me / Poison venoms hanging over me / Forcing venom taking over me / Splitting veins it's hanging over ». Et pourtant… On ne peut s’empêcher de penser que cet esprit torturé ne l’est qu’à cause des épreuves que la vie lui a fait subir. Il se bat, tiraillé entre l’ombre et la lumière, et la musique emmène cette antithèse à son paroxysme lorsque les cuivres et violons se lèvent pour contrecarrer et finalement l’emporter sur la martiale rythmique… Le silence se fait, la rancœur n’a pas disparu mais a été intériorisée, la paix refait surface… et Holly de chanter, sur une douceur qu’on lui soupçonnait : « Love to close my eyes / Remember how you died / Died in me / So violently / Quietly, Quietly, Quietly / Gone ». Sur "Hatchet", Miss Martin prouve sa valeur avec son phrasé chanté déjà si particulier. Elle ne nous fait pas regretter le rappeur Rosko John, absent sur cette nouvelle pièce, et se positionne comme l’alter ego féminin de Pollard Berrier (l’un des chanteurs du groupe depuis 2006) car sa voix reste puissante même avec cette constante progression vers les aigus sur les trois premiers couplets. Elle touche au cœur lorsqu’elle s’envole tandis que le texte porte encore le spectre de cet amour dévastateur : « If I gave you an army / It would be your command / Kick me in the ground break both my hands / Every time you hurt me / I want you even more / I'll never win the battle and I'll never win the war ».
Les doutes et les tourments n’en finissent plus d’assaillir l’esprit sur "Twisting", vocalisés cette fois par Berrier qui s’essaie à un chant presque soul. N’est point chanteur de gospel qui veut, mais les variations forcées et réussies de ton représentent efficacement ce sentiment d’aliénation progressive, renforcé par les chœurs impersonnels qui viennent recouvrir la voix de Pollard, celui-ci criant son mal-être. Sur "Stick Me In My Heart", il est comme emporté par son flot de pensées, presque dépassé par la vitesse de ses propres paroles, entre passion et douleur : « You are all the things that enlight me, Take away you're here and I'm nothing, Just an empty hole, I am nothing, Take away my fear, Please do something » ; avant de terminer sur ce qui semble l’évidente conclusion de sa dévorante réflexion : « Everything that is, Is love about you ». Certainement l’une des plus belles lignes de chant de l’album, reposant sur des notes de synthétiseur rêveuses.
Sa voix nous emmènera haut dans les cieux sur "Wiped Out", accompagnée d’arrangements d’abord très discrets, laissant toute la puissance du chanteur s’exprimer progressivement, puis pleinement lorsque les violons s’élèveront avec lui. Le véritable rythme de la chanson est alors lancé, une habitude chez Archive, maîtres en la matière de ce clair/obscur mêlant plages planantes et tempos oppressants. Si la majorité d’entre nous avait amèrement regretté le départ de Craig Walker en 2004, Berrier nous prouve encore à quel point son chant fragile et puissant est exceptionnel. Il offre ainsi sa meilleure prestation sur "Damage", qui concourt à la place de meilleure piste. La prestation est époustouflante, proche d’un "Chaos" lorsque la voix s’envole haut sur ses « You’re out of your mind ». Bien mise en avant sur la première moitié, seulement supportée par les claviers, elle est ensuite rejointe par le reste du groupe pour une cavalcade de quatre minutes superbement mixée par Jérôme Devoise (cocorico !), les baguettes de Smiley rebondissant avec une force particulièrement ahurissante. La chanson résume la facette sombre de With Us Until You’re Dead, à l’image de cette phrase reprise dans le livret : « Damage shows nothing at all ».
Constamment tiraillée entre ciel et terre, entre utopie rêveuse et dure réalité, la formation mélange ses deux personnalités. Et même si la première impression se laisse dévorer par Mr Hyde, le monstre laisse peu à peu la place au docteur. "Interlace" laisse ainsi Dave Pen prendre possession du micro sur une ambiance tout à fait Archivienne entre programmation et chant planants, guitare saturée et session rythmique bien ancrée au sol, comme pour nous empêcher de nous évader totalement. La basse de Jonathan Noyce est fabuleuse, réminiscence des Pink Floyd. Les défenses se délitent plus encore sur l’instrumental "Calm Now" (une première pour le groupe !), morceau gracieux et mélancolique à souhait. Seuls les violons et les programmations de Darius Keeler et Danny Griffiths, les deux maîtres à penser du groupe, s’expriment. Le morceau n’aura jamais aussi bien porté son titre, surtout qu’il fait suite à "Violently". Aurait-on finalement atteint le cœur de l’Hydre ?
C’est alors au tour de Maria Q d’entrer en scène. Archive est un théâtre, dirigé par son duo de claviéristes. Et si la tragédie – car c’est bien le genre préféré de nos deux metteurs en scène – prenait des airs de péplum sur le premier acte, la tension semble désormais retomber avec "Silent". Les archets maintiennent le suspense mais les percussions bercent, la guitare basse soutient, le luth apaise. Quant à la voix angélique de Maria, elle fait renaître l’espérance au travers de l’amour candide, timide mais passionné, que l’on peut porter envers son prochain : « In your eyes / I feel love / It feels so magical / By your side / I feel love / Silently I love ». "Things Going Down", le deuxième morceau de Maria, rappellera l’excellent "Meon" présent sur le troisième album du groupe mais se révèle malheureusement bien trop court !
Éventuellement, "Rise" finira de nous emporter avec ses légers accords de guitare et ses violons étouffés… Bien supporté par les chœurs, Dave Pen assure un final planant et émouvant de sa voix haute et maîtrisée. Le texte rassemble et confronte les deux facettes de ce disque, l’ombre et la lumière, pour finalement décider du gagnant. Superbement construit en antithèse, reprenant les mêmes phrases des deux points de vue différents, Dave conclut : « Step towards my dear, We´ll start again » et met ici en évidence la vraie nature de l’Homme : quelles que soient les épreuves à affronter, les souffrances à surmonter, Il possède en lui cette capacité d’adaptation, cette faible lueur intérieure le poussant à se relever et aller de l’avant, encore et toujours.
S’il ne s’agit pas du meilleur album d’Archive, il surclassera facilement nombre de sorties cette année. Tel un bon vin, les écoutes répétées décantent les saveurs, les extrapolent, les additionnent et révèlent progressivement leurs cœurs. With Us Until You’re Dead met brillamment en exergue l’oxymore que représente la musique de la formation, qui a su puiser dans ses racines trip-hop pour ajouter une nouvelle branche à son tronc, à la fois identifiable et singulière, portée par la vaste diversité que les quatre chanteurs apportent. Notons par ailleurs les deux chansons bonus qui méritent amplement leur place sur ce nouvel opus : "Aggravated Twisted Fill", quelque part entre Tears For Fears et l’ambiance spatiale d’un Devin Townsend Band, et surtout "Soul Tired", porté par les programmations et son refrain tubesque. L’Hydre ne se divise pas, elle se multiplie. Et sa nouvelle tête n’a rien à envier à ses prédécesseurs.
4/5
Benoît D.
01 Wiped Out
02 Interlace
03 Stick Me In My Heart
04 Conflict
05 Violently
06 Calm Now
07 Silent
08 Twisting
09 Things Going Down
10 Hatchet
11 Damage
12 Rise
Bonus :
13 Aggravated Twisted Fill
14 Soul Tired
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7 commentaires:
Merci pour cette critique (décryptage)claire, bien argumentée et passionnante.
Merci pour le message, savoir que l'on est lu est toujours un plaisir !
Benoît
Ca a beau faire un moment que je vous suis, mais je crois bien qu'il s'agit de la meilleure chronique que j'ai lu jusqu'à présent. Je vais de ce pas découvrir leur discographie !
En parlant de belle écriture, Romain ne fait plus de chronique ? C'était votre plus belle plume !
Merci Sophie, je n'ai plus vraiment le temps d'écrire de chroniques mais le reste de l'équipe assure le taf !
Romain
Je pense que c'est sans conteste la meilleure chronique que j'ai lu sur ce nouvel album de la formation. Je vous félicite et me retrouve complètement dans celle ci.
Merci pour les compliments ! Le mérite revient à Archive qui prouve une fois de plus son immense talent.
Benoît
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