mercredi 1 août 2012

Chronique : Plan B - Ill Manors

"Nous sommes les produits de notre environnement... certains environnements sont juste plus difficiles à survivre." Telle est la phrase d'accroche du film Ill Manors, dont cet album se veut le reflet. On connaissait la passion de Ben Drew (alias Plan B) pour dépeindre la jeunesse anglaise dans ce qu'elle a de plus crade, "stabbing you in the leg down an alley way, that's the mentality of kidz today" ("Kidz"), avec ce 3ème album il enfonce encore le clou.

Beaucoup ont découvert Plan B avec son 2ème opus, The Defamation Of Strickland Banks, un concept album racontant l'histoire d'un chanteur soul enfermé en prison pour un crime qu'il n'a pas commis. Déjà son goût prononcé pour le théâtral l'avait conduit à vouloir réaliser un film à partir des clips de l'album, je n'ai aucune idée de si le projet a abouti, mais cette fois, avec Ill Manors, Ben est allé au bout de ses envies en réalisant un film coup de poing si l'ont en croit les critiques. 

A mes yeux, Plan B est un rappeur. C'est en tant que rappeur que je l'ai découvert avec son 1er album, Who Needs Action When You Got Words, qui reste un de mes favoris tous genres confondus, c'est en tant que rappeur qu'il a réalisé ses premiers EP et c'est en tant que rappeur qu'il revient avec ce nouvel album. Alors tant pis si les amateurs du single "She Said" sont déçus, le gars a toujours déclaré que ce n'est pas parce qu'il faisait un album soul que c'était forcément son nouveau style, et alors que je rêvais de voir le rappeur revenir celui-ci déclarait qu'il pourrait autant sortir un album punk que dubstep. Ce côté énervant de ne pas savoir à quoi s'attendre fait aussi la marque de fabrique et les qualités du bonhomme, de par son éclectisme musical et ses influences variées.

Pour être plus exact, ce 3ème album est un mélange des deux premiers. C'est avant tout un disque de hip-hop, mais on retrouve des instruments et des chants issus de la soul, comme sur "Playing With Fire" featuring Labrinth, bien que les couplets soient toujours rappés sur un fond de calme guitare acoustique. On remarque que Ben ne chante presque plus sur cet album, et a plutôt invité des gens pour le faire, se consacrant à ses parties rappées (il chante quand même sur l'intro de "Live Once"). 

Ben s'attache toujours à dépeindre des destins brisés : "he’s just a kid, but he feels like a man today, he joined a gang today", ou bien encore chante-t-il dans "Deepest Shame" : "she was once a princess, but now she's a mess [... ] the past lived in the dark parts of the brain, and only heroin seemed take away the pain."

Instrumentalement on reconnait la guitare folk à laquelle il est attaché, mais toujours accompagnée d'autres instruments et on regrette parfois la simplicité de morceaux du premier album et de morceaux comme "Sick 2 Def" ou une guitare et une voix suffisaient amplement à nous transporter. 

L'album est parsemé de samples issus du film. Rien d'étonnant dans le hip-hop, seulement ici, ils ont tendance à être un peu longs et à casser le rythme des morceaux. Ainsi faut-il attendre 1 minute sur "I Am The Narrator" pour que le morceau commence vraiment, pénible. Seul celui de "Pity The Plight" fera son petit effet, on y entend un homme pousser un enfant à poignarder quelqu'un, et les hurlements et les pleurs de celui-ci lorsqu'il dit "I can't do that!". Très démonstratif mais vraiment poignant. 

Si on met de côté les morceaux souls/acoustiques, une grosse partie de lalbum est constituée d'instruments à l'ancienne, très beatbox 90's, pour un côté qui rappelle Non Phixion. Des morceaux très sombres ("The Runaway" : "this story's dark like the place where this story starts") sans refrains, juste un mec qui rappe, le genre de hip-hop qu'on entend plus du tout. Le genre de truc totalement anti-commercial. Faut l'écouter rapper à 100 à l'heure sur "Great Day For Murder" pour voir à qui on a affaire. Des morceaux bien plus indie que ce que Ben n'a jamais fait. 

Il avait sorti une mixtape intitulée Paint It Blacker en 2007 dans lequel il samplait des artistes rock pour des duos inédits avec Nirvana, Radiohead, The Rolling Stones. Sur le morceau final, "Falling Down", au tempo très ralenti, le refrain chanté fait penser à son featuring avec Kurt Cobain pour une ambiance à la "Something In The Way" de Nirvana. 
Enfin on se souvient de son supertube "No More Eatin'" où il s'énervait façon Zack De La Rocha (Rage Against The Machine), il recommence ici sur "Lost My Way" mais en bien moins gueulard.

Finalement il n'y a que le single éponyme, "Ill Manors", avec ses violons stressants et son côté Prodigy (le morceau a d'ailleurs été remixé par Prodigy) qui possède un véritable potentiel tubesque dans le sens classique du terme. Et son texte enragé "Oi! I said Oi! What you looking at you little rich boy! We're poor 'round here, run home and lock your door!" est assez dérangeant pour l'empêcher de passer sur NRJ. Tant mieux. 

A noter qu'une version deluxe existe, avec un deuxième CD contenant la musique originale du film. 

Avec Ill Manors, Plan B n'en fait encore une fois qu'à sa tête. Après avoir squatté les ondes avec un album soul, il replonge les mains dans la crasse d'un hip-hop noir et torturé, un hip-hop à l’ancienne, et qui surtout encore une fois, impose le respect face à un personnage sans règles établies autres que le talent. Bien sûr l'album n'est pas parfait, on aurait aimé moins de samples, moins de passages soul énervants pour ceux qui n'aiment pas le genre, mais quand il rappe, on se tait et on écoute. Pas d’artifices, juste une voix avec des choses à dire, n'est-ce pas ce qui manque le plus au rap en ce moment ? Ill Manors n'aura sûrement pas le succès populaire de son album précédent, il n'en demeure pas moins un album solide venant renforcer la carrière de Ben Drew et la confiance que nous avons en lui. 

3,5/5

Sylvain L.

1. Ill Manors
2. I Am The Narrator
3. Drug Dealer (Feat.Takura Tendayi)
4. Playing With Fire (Feat. Labrinth)
5. Deepest Shame
6. Pity The Plight
7. Lost My Way
8. The Runaway
9. Great Day For A Murder
10. Live Once (Feat. Kano)
11. Falling Down





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